Nati ou la Beauté

« Well Nat, answer me this : pourquoi à chaque fois que je prends des risques, je me ridiculise et je n’y gagne rien ? Pourquoi je devrais essayer encore une fois ? »

C’est la question qu’il m’a posée hier. Plus un cri de rage silencieux, qu’une vraie question. Pas sûr qu’il attendait vraiment de réponse, même si loin, tout au fond de ses tripes, il sait peut-être que la réponse il la connaît déjà, mais que c’est bien plus simple d’abandonner.

« I just want to hide » Se cacher. « I just want to crawl under a rock ». Ramper sous une pierre, comme un serpent.

C’était le dernier client que j’ai photographié. Il y a quelques mois je me suis improvisée une carrière de photographe et online dating coach. Yup, ça sonne ouf: j’aide ceux qui peinent à trouver à l’amour à naviguer le monde de tinder, happn, bumble et autres applications du genre. Ma philosophie : passer offline le plus rapidement possible. Mais il faut bien commencer par les photos, parce que oui c’est d’abord sur l’apparence qu’on est jugé. Et éliminé. Le monde de l’amour en ligne, c’est un jeu parfois cruel. Pourtant les photos ce n'est que la surface, un prétexte pour les basculer sur un chemin aux débuts souvent difficiles. 

Il était arrivé en avance et fumait nerveusement une cigarette les yeux fixés au sol. Je l’ai reconnu immédiatement, même s’il ne ressemblait en rien aux vieilles photos que j’avais de lui. Grand, bien bâti, les cheveux mi-longs et des lunettes rectangulaires, il marchait vouté en s’excusant constamment d’exister. Le shooting photo n’a pas été simple. La vue de l’objectif le rendait si nerveux qu’il se figeait, en détournant la tête. Il ne me regardait pas dans les yeux non plus, apparemment c’est quelque chose qu’il évitait avec tout être humain.  Et il ne se regardait jamais dans le miroir, tellement il haïssait ce que son reflet lui renvoyait. Pourtant il avait confiance en lui dans d’autres domaines : ingénieur dans une des meilleures boîtes de Londres avec un QI bien plus élevé que la moyenne, il n’avait pas peur de confronter ses supérieurs quand leur décisions lui paraissent insensées.

@Genève, Suisse

On ne va pas se mentir, l’apparence c’est important. Certains gagnent à la loterie génétique, d’autres pas. Et oui, beaucoup d’aspects de la vie sont plus simples quand l’image que les autres te renvoie est positive juste parce que tes traits sont agréables à regarder (selon les critère d'une certaine "beauté objective" décrite par les scientifique comme symétrique et je ne sais quoi d'autre). Seulement voilà, à moins de passer sous le bistouri t’as plutôt intérêt à faire avec. Se sentir peu désirable dans une société largement basée sur l’apparence physique c’est un cercle vicieux. Comme un chien qui sent à des kilomètres que t’as peur de lui, ce sentiment tu le renvoies en pleine face au reste du monde. Les autres sentent que tu ne t’aimes pas et se demandent pourquoi eux le devraient, puisque le principal intéressé est bien trop complexé. 

Change what you can change and own what you can not change.

Il y a trois ans, j’ai rencontré un homme extrêmement charismatique. Il était petit, pas très en forme, avec un visage étrange, irrégulier, et un œil qui louche. Et pourtant, quelle prestance ! Il avait quelque chose de magnétique, un charme indéfinissable. Il maitrisait l’art de la conversation à merveille, savait rendre son interlocuteur drôle et intelligent, et séduisait les femmes avec une telle facilité qu’à la fin de la soirée elles se bousculaient pour échanger avec lui mots, baisers, et numéros de téléphone. Son charisme l’avait propulsé dans les hautes sphères des Nations Unies où il usait de ses talents pour convaincre ses homologues que les intérêts des Anglais étaient aussi ceux du monde entier. Ah oui, il était Anglais. Il m’a confié qu’il avait travaillé dur pour en arriver là. Je peux me tromper, mais j’ai l’impression que si la nature l’avait différemment gâté, jamais il n’aurait acquis une aisance pareille.

Anglais en vadrouille :D

Je suis toujours impressionnée par les séances photos. Pas tellement par mes talents de photographe (j’utilise encore souvent le mode automatique, vas-y jette moi la pierre:p) mais par la beauté qu’ils dégagent tous, sans exception une fois qu’ils se sentent à l’aise. C’est magique. Et je ne comprends pas. Je ne comprends pas qu’ils ne puissent pas le voir eux-mêmes même. Alors je me souviens qu’avant j’étais pareille.

***

C’était un vendredi à huit heures du matin. On s’était assises au fond de la classe avec Crys, notre place habituelle qui nous permettait de préparer notre futur voyage en Asie à l’insu de la prof. Inséparables depuis qu’on s’était découvert une passion commune pour les séries coréennes, on affrontait ensemble les calamités du collège.

« (..) je vous demanderai donc de former des groupes de trois ou quatre, et vous avez deux mois pour me rendre le travail. » Merde. Trois ou quatre ? Really maam ? Je lançai un coup d’œil autour de moi: cette classe réunissait tout ce que je haïssais du monde scolaire. Beaux gosses « populaires » et filles au maquillage parfait qui étaient le centre de toutes les attentions. On avait perdu à la loterie des classes avec Crys, et tous les vendredis on faisait de notre mieux pour disparaître. Les groupes se formaient rapidement. J’avais tellement l’habitude de raser les murs que je les regardais s’activer distraitement.

«Madame, des groupes de cinq ça va ? »

« Non, non j’ai été claire ! Qui n’a pas de groupe complet ? »

Avec Crys on se jette un coup d’œil rapide, et lentement, presque à regret on lève toutes deux la main.

« Bien, bien, qui veut former un groupe avec ces deux jeunes filles ? »

Silence. Rires. Commentaires méchants. Et moi qui croyais qu’on était tous presque des adultes.

« Oh ça va, je me dévoue. »

Ah merci, quel grand homme ! C'était la voix d'un type assis quelques rangs plus loin. Avec un soupir il énonce son nom à la prof alors que ses potes lui donne une tape dans le dos en guise d'encouragement. Aujourd’hui encore, le choix du verbe m’intrigue. Se dévouer ? Comme un sacrifice ? Comme un gladiateur jeté dans l’arène ? Mère Teresa ? Gandhi ?

Un gladiateur qui se prend pour Gandhi et deux exclues de la haute société collégienne, ce travail de groupe ça promettait. Oui, il était beau comme un dieu ce gladiateur arrogant. Mais pas de celle qui faisait chaud au cœur, la beauté froide de ceux qui s’aiment un peu trop. Du moins c’est ce que je croyais. Au fil des semaines on était amené à se voir plus que prévu. C’était un travail conséquent, et on ne pouvait pas se permettre une mauvaise note. Il fallait discuter beaucoup aussi, s’accorder sur les idées, la forme, le texte. Quand Crys était occupée avec son travail au bowling ou le restaurant de ses parents, je me retrouvais seule avec lui. Il n’était pas si terrible en fait. Ses idées étaient plutôt intéressantes, et on se perdait parfois à refaire le monde entre deux tasses de thé.
Un jour alors qu’on avait improvisé une de ces séances à l’extérieur, un jeune homme mentalement dérangé s’approche de nous de façon un peu agressive. Je n’étais pas vraiment rassurée, bien qu’il fût sans doute inoffensif. Ni une ni deux, le gladiateur se lève, s’approche de lui et avec une patience infinie tente de le calmer, de savoir d’où il vient et ce qu’il fait là. Ca m’a foutu une claque en pleine figure. Toutes ces années j’avais développé un dégout silencieux pour cette catégorie de gens bien trop beaux, adorés des autres, à qui la vie semblait toujours sourire. Je les croyais intolérants et imbus d’eux-mêmes. Or j’ai compris ce jour là que le vrai problème c’était moi. Ma façon de voir le monde. Et que ce dégout de l’autre n’était qu’un reflet de comment je me percevais. Ce jour-là je l’ai trouvé beau, de cette beauté qui n’a rien à voir avec la génétique mais qui émane quand on a fait la paix avec soi-même et qu’on est prêt à s’offrir aux autres.

Quelques semaines plus tard c’était la soirée de fin d’année. J’avais un peu bu, et je ne sais plus trop comment je me suis retrouvée seule avec lui sous les étoiles. C’était une douce soirée de mai,  on fêtait la fin d’une ère et le passage à l’inconnu. La musique de la fête battait son plein au lointain, et je me sentais bien. C’est là qu’il a voulu m’embrasser. Je n’en revenais pas. Comment un type comme lui pouvait s’intéresser à une fille comme moi ? Alors j’ai paniqué et en tournant la tête j’ai murmuré:

« Tu es trop beau pour moi ». Et puis c’était fini. J’étais retournée me cacher, comme j’avais su si bien le faire toute ma vie.

 

@ Dover, Angleterre

Ironiquement ce n’est que plus tard lors de mon séjour en Corée, un pays où l’apparence est reine, que j’ai commencé à changer. Etre confrontée chaque jour à la folie qu’est devenue la recherche d’une beauté objective absolue et l’atteinte d’un idéal qui n’existe pas m’a peut-être fait réaliser que tout ça n’était pas si important. Aujourd’hui encore il m’arrive de vouloir me cacher. De ne pas vouloir affronter le monde. Mais quand ça me prend je me souviens que la meilleur façon d’accepter son image c’est de vraiment en faire partie de ce monde. Au-delà de la beauté "objective", c’est tout le reste qui compte. Ton énergie, ta curiosité, ton sens de l’humour, tes ambitions, tes passions.

Se cacher c’est presque une insulte à la vie.

Oui je sais au début c’est dur. Quand tu prends des risques et que tu t’essaies à ce jeu des nouvelles expériences, de rencontrer du monde, de plaire à tout prix, les râteaux tu t’en prends un tas. Mais tu survis, et chaque fois ça fait un peu moins mal. Et puis lentement tu en apprends plus sur toi-même, les autres, les relations humaines. Alors cette soif de vie grandit, et tu sors danser même s’ils disent tous que tu danses comme un pied. Tu prends des cours pour compenser et tu découvres l’univers du jazz, du tango, de la salsa. Tu entreprends un voyage à Cuba pour perfectionner ces pas de danses et tu te mets à l’espagnol, por qué no, les Cubaines sont trop jolies pour ne pas pouvoir les complimenter. Tu découvres la pauvreté, la chance que tu as d’avoir gagné à la loterie géographique, d’avoir un toit et de quoi te nourrir chaque jour. Tu apprends à écouter, parce que tu réalises que c’est comme ça que ton esprit grandit plus vite. Tu as maintenant des histoires à partager, alors tu t’inscris à un séminaire pour savoir comment les raconter et rien ne peut plus t’arrêter. Ton cercle d’amis grandit, sans que tu ne saches trop comment, alors parfois tu acceptes les invitations. Des fois c’est terrible, tu veux retourner dans ton trou, mettre la tête sous le sable mais ce n’est plus une option, tu as goûté à la vie et tu n’es pas prêt de la lâcher. Tu changes de travail, en trouve un plus aligné avec tes valeurs. Elles ont mis du temps à se former mais elles sont bien ancrées en toi maintenant, et tu n’hésites plus à t’en servir comme boussole, quitte à décevoir ton entourage. Alors tu rencontres de nouveaux amis, de ceux qui t’entrainent encore plus vite dans ce tourbillon qu’est la vie dévorée, incendiée, passionnée. Ils te proposent de changer le monde ensemble, et tu deviens porte-parole du groupe parce que désormais les autres semblent t’écouter. Vos projets prennent du temps, des fou-rires, des soirées interminables où vous échangez vos idées et où comme nulle part ailleurs l’inspiration t’enivre bien plus vite que l’alcool. Et puis enfin, tu tombes amoureux. Ca faisait déjà longtemps que tu plaisais, dès les premiers pas de danse sur cette piste inconnue : tu avais le regard de celui qui ose, qui laisse de coté toutes ses souffrances, ses complexes, cette peur du rejet, de ne pas se sentir aimé. Tu avais cette lueur dans les yeux, et c’est tout ce que les autres remarquaient. Mais tu ne le voyais pas, tu venais tout juste d’affronter la lumière du soleil après une vie passée dans l’ombre et tout t’éblouissait. Pourtant cette fois c’était vrai, quelqu’un t’aimait, juste parce que, juste pour toi. Et tu l’aimes aussi. Ca dure, ou ça ne dure pas. Mais quand tu te regardes dans le miroir aujourd’hui, enfin tu souris.