Nati ou l’Humanité (et les Abeilles)

La première fois que j’ai voulu tuer quelqu’un c’était au MacDonald. Je rentrais de voyage et j’avais besoin d’argent, alors j’ai fait ce qu’on dit en riant qu'on ne fera jamais : j’ai envoyé ma candidature chez Ronald, et ils ont bien voulu m’engager.

Les débuts n’ont pas été faciles : tout allait vite, et je ne savais même pas ce que c’était un Big Tasty ! La faute à mes parents qui n’ont jamais voulu m'y emmener. 
Mais le pire c’était un des manager. J’avais des sueurs froides en pensant à lui sur le chemin du travail. Je le trouvais cruel et méchant mais  je devais lui obéir.

Et puis un jour il m’a poussée à bout. Il avait questionné mon identité et mon savoir-faire. Il ne cherchait pas à me comprendre et imposait sa supériorité sans même considérer que mes codes étaient différents des siens, qu’il fallait encore que je m’adapte à ce nouvel environnement. Je m’en souviens comme si c’était hier : pas vraiment de lui, mais de la réaction qu’il a incitée en moi. Je m’étais toujours considérée comme quelqu’un de pacifiste (sauf quand une araignée s’aventurait un peu trop près de mon lit), et la violence restait un concept un peu flou qu’on voyait parfois à la télévision. Mais cet après-midi dans les cuisines d’un MacDonald genevois j’ai ressenti pour la première fois de la haine. C’était un sentiment nouveau et pourtant il s’était imposé comme la chose la plus naturelle du monde. Il avait pris possession de mon être avec une telle force que j’ai dû résister de tout mon corps pour ne pas répondre par la violence. Et pas n’importe laquelle des violences, pas celle qui amoche et égratigne, mais celle qui met fin à la vie d’autrui. J’avais assez de bon sens pour savoir qu’un couteau Ronald ne ferait pas l’affaire mais encore aujourd’hui je me demande ce qu’il en aurait été si j’avais eu une arme à ma portée.
Les jours suivants j’étais terrorisée. Pas par le manager, mais par ma propre violence. Je lisais les nouvelles avec un regard différent. Je me demandais ce qu’il s’était passé dans la vie de ces gens là pour qu’ils puissent s’attaquer à d’autres être humains. J’avais de la compassion pour ces fous que tous considéraient irrécupérables. Au fond, j’étais comme eux. Le sentiment de haine s’était dissipé mais il avait laissé un arrière-goût amer, et avait entrouvert une porte qui n’était pas prête de se refermer : celle qui donne sur la fragilité de l’âme humaine et son penchant pour la destruction.

@Science Museum, London

J’avais prévu d’écrire un article sur de nouvelles anecdotes de voyages et autres histoires d’amour ratées (t’inquiètes j’en ai plein en rab, ce sera la prochaine fois ;) ). Mais difficile de penser à la romance quand le plus grand amour de ta vie est menacé : celui de l’humanité. Ah, je vois déjà les sourires narquois et les commentaires ironiques ! Et oui c’est cheesy au possible parce que de nos jours c’est moins naïf de s’avouer un penchant pour Justin Bieber (parce qu'au moins "t’assumes" même si tout le monde se moque de lui ! nan sérieux je suis accro à ses deux dernières chansons et grâce à lui je partage mes talents de chanteuse de douche en parcourant Londres à vélo).
Mais merde, c’est quoi ce monde où c’est devenu bête de dire qu’on aime l’humain et qu’être qualifié de gentil c’est la pire des insultes ?

Alors quand mon pote John m’a dit hier « ah mais en fait, t’es amoureuse de l’humanité ! » j’me suis dit qu’il était temps que j’en parle, parce que des fois je m’inquiète pour elle. Don’t get me wrong, elle m’éclabousse tous les jours par sa beauté dans ces moments volés des rues londoniennes où des individus si différents cohabitent avec harmonie. Elle me fait chialer quand elle triomphe dans un film, et plus encore quand je vois que le film est un succès. Mais quand on lit les news ces jours on se demande si après des siècles de progrès elle n’est pas en train de relâcher ses efforts.

Par définition l’humanité c’est l’ensemble des êtres humains. Son existence dépend donc du caractère uni des Hommes et c’est la division qui la menace.

Tu te souviens à l’école comme on détestait la division ? L’addition c’était chouette, la soustraction un peu moins. La multiplication c’était pas toujours facile mais plutôt marrant. Mais la division putain, un vrai casse-tête ! C’était l’opération la plus compliquée, et on priait pour ne pas être appelé au tableau quand elle se présentait.

London Sky

J’étais vénère quand les Anglais ont voté pour le Brexit. J’ai appelé mes parents en leur disant que tant pis, je rentrais en Suisse. J’avais pourtant prévu de vivre encore un peu en Angleterre mais s’ils ne voulaient pas de moi tant pis. Comme beaucoup je ne pensais pas que ça allait se passer, parce que mon entourage partageait les mêmes opinions politiques que moi et qu’on était sûr que quitter l’Union Européenne c’était faire un pas en arrière.

Le lendemain je m’étais un peu calmée, mais je ne comprenais toujours pas. Je voulais croire à un monde meilleur et uni, et que c’était le cas de la plupart des hommes. Or le Brexit a révélé une statistique effrayante : le Royaume-Uni s'était divisé en deux. Les pro versus les anti, et ils ne semblaient pas prêts à faire la paix.

J’ai beau prôner l'union et la tolérance, je devais admettre que dans mon entourage il n’y avait que des anti-Brexit. Alors j’ai échafaudé un plan pour y remédier: j’allais parcourir le Royaume désuni avec ma bicyclette pour aller à la rencontre de ces pro-brexit et tenter de comprendre leur point de vue en espérant que selon leur logique, c’était une décision qu’ils avaient prise pour le bien de l’humanité.
Mais il fallait d’abord que j’entre en contact avec eux. Je me suis alors créé un second profil Facebook (histoire de ne pas me faire immédiatement reniée par mes amis) et je suis allée explorer le monde des pro-brexit. Après quelques annonces où j’ai mis l’accent sur mon côté swiss and neutral et mon envie de comprendre leur perspective autour d’une bière, j’ai reçu des centaines de messages de tout le pays.

Pour eux le Brexit c’est un cri de détresse. Dans un monde où tout a changé trop vite ils ont peur de perdre leur identité ou ne semblent pas toujours savoir ce qu’elle est devenue. C’est leur façon de dénoncer ce sentiment d’être laissé derrière non seulement par le gouvernement, mais aussi par ceux qui ont trouvé comment naviguer dans cette nouvelle société de technologie et multiculturalité en laissant les plus lents sur le rivage. C’est un refus d’être qualifié de moins brillants que les autres parce qu’ils n’ont pas eu la chance de faire des études alors que ceux qui l’ont eu sont désormais trop occupés à construire leur propre futur pour les aider. Et puis surtout c’est un espoir. Un espoir de ne plus voir le monde dirigé par les grandes corporations, un espoir de revenir à un esprit de communauté, un espoir d’avancer avec toutes les contrées de la planète sans pour autant se sentir délaissés.

Depuis que j’ai quitté la Suisse, jamais je ne me suis sentie aussi Suisse (Bonjour paradoxe !). Je me sens fière de mes racines, fière de parler français, et je ressens enfin qu’être suisse-romande fait entièrement partie de mon identité. A Londres mon entourage vient du monde entier. On organise des dîners vénézuéliens accompagné de saké japonais et on comprend vite que c’est possible de cohabiter sans pour autant renoncer à notre culture, à notre identité. Les différences ne nous divisent pas, elles nous unissent.

 

“The downfall of the attempts of governments and leaders to unite mankind is found in this- in the wrong message that we should see everyone as the same. This is the root of the failure of harmony. Because the truth is, we should not all see everyone as the same! We are not the same! We are made of different colours and we have different cultures. We are all different! But the key to this door is to look at these differences, respect these differences, learn from and about these differences, and grow in and with these differences. We are all different. We are not the same. But that's beautiful. And that's okay.In the quest for unity and peace, we cannot blind ourselves and expect to be all the same. Because in this, we all have an underlying belief that everyone should be the same as us at some point. We are not on a journey to become the same or to be the same. But we are on a journey to see that in all of our differences, that is what makes us beautiful as a human race, and if we are ever to grow, we ought to learn and always learn some more.”  ― C. JoyBell C.

 

@ Geneva

Mais le Royaume-Uni n’est pas le seul à se diviser. D’autres pays en Europe présentent les mêmes signes, et de l’autre côté de l’Atlantique c’est encore plus alarmant. C’est bien joli de critiquer ceux qui ne pensent pas comme nous mais ça ne résout pas grand chose, si ce n’est creuser un fossé encore plus grand. Quand on peine à joindre les deux bouts et qu’on a l’impression que le monde avance sans nous, il en faut peu pour que la haine se réveille. Que ce soit réellement ce qui se passe d’ailleurs, là n’est pas la question : the point is,  il y a tout un tas d’être humains qui le ressentent ainsi.

Le problème c’est que c’est justement quand t’es dans cet état de fragilité que tu risques de tomber amoureux de la mauvaise personne. Rencontrer la mauvaise personne au « bon » moment. Tu sais, celle qui semble si charmante au début à tel point que tu te demandes « mais comment elle peut s’intéresser à moi ? ». Celle qui sait comprendre tes désirs secrets et rêves cachés, qui accepte tes faiblesses et te fait croire qu’ensemble tout ira mieux. Celle qui prétend pouvoir te sauver de toi-même et qui reconnait ta vraie valeur. La personne pour qui tu pourrais donner ta vie, parce que grâce à elle la tienne a enfin un sens.

Certains les qualifient de sociopathes, d’autres de pervers narcissiques. Ce sont des manipulateurs hors pairs et ils attirent leurs victimes avec une telle agilité que ce n’est que trop tard que les proches sont alertés. C’est dangereux quand ils entrent dans une nouvelle relation. Mais quand c’est des milliers des personnes qu’ils décident de charmer, les conséquences sont dramatiques. Que ce soit un Américain blond milliardaire ou des leaders de l’Etat Islamique, ils ont le goût du spectacle et savent attirer des cohortes d'êtres humains vulnérables qui voient en leur image une issue de secours.

On peut s’indigner de la barbarie des actes commis par Daech ou de la bêtise des propos de Trump et ses nombreux supporters, mais comme l’a remarqué mon amie Slay l’autre jour, il n’y a pas si longtemps ça ne choquait personne de maltraiter un autre être humain, voir de mettre fin à ses jours juste à cause de sa couleur de peau.
L’humanité a progressé. Et comme la récemment rappelé Ray Kurzweil «  The world isn’t getting worse, our information is getting better ». Enfin mieux je sais pas,  mais en tous cas les médias aiment nous nourrir de sensationnel et les bonnes nouvelles c’est moins vendeur (si ça c’est pas la preuve qu’on a tous un côté sombre en nous ?).
L’humanité a beaucoup progressé.
On peut aimer quelqu’un d’une autre origine ou du même sexe et c’est légal dans un nombre grandissant de pays. La déclaration universelle des droits de l’homme assure également « la dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine ». Je sais la famille c’est compliqué, y’a toujours des cousins avec qui tu t’entends plus que d'autres mais la famille c’est sacré, non ?

Alors avant de crier que les autres c’est des fous et qu’ils n’ont rien compris souviens-toi qu’ils sont d’abord humains. Je sais, c’est pas fun d’admettre qu’il y a des racistes, des extrémistes et des assassins dans la famille. Mais se lamenter sur la bêtise humaine et l'état du monde ne fait pas avancer les choses. Au contraire, tu participes à creuser les fossés qui divisent l’humanité et ça c’est bien dommage. 

Geneva

Je me souviens de ce documentaire sur les parents désespérés de jeunes Belges partis faire le Jihad: ils parlaient de la détresse de leur enfant, de leur combat pour trouver une identité, leur sentiment de ne pas être accepté, leur envie de changer le monde et de combattre l’inégalité. Peut-être que s’ils avait rencontré les bonnes personnes à temps ils ne seraient pas morts au combat en Syrie. Quand aux supporters de Trump, pour beaucoup c’est montrer leur ras-le-bol de ne pas se sentir écoutés, un désir de changement qu’ils ne savent pas exprimer autrement. Hey, je ne dis pas qu'ils ont raison mais on ne contrôle pas ce que ressent autrui! Tu t'es sans doute déjà retrouvé(e) en face d'un partenaire qui t'explique son ressenti d'une situation et tu te dis "mais merde, c'est pas du tout ce que je voulais dire!" Tu sais aussi que la pire chose à faire c'est d'ignorer le sentiment de l'autre, parce que même si tu ne comprends pas sa réaction, c'est son droit de ressentir les évènements différemment. 
Un Américain que j’ai rencontré récemment ne cachait pas son support pour Trump : c’était un chouette type mais comme beaucoup d’autres il avait le sentiment d’être oublié par son gouvernement, et plus que jamais avait besoin de se sentir américain. C'est drôle comme quand on se sent rejeté et incompris tout ce qu'on veut c'est attirer l'attention d'autrui! Et puis il était impressionnable, les médias lui avaient vendu l’idée que l’Islam était une religion dangereuse, de la même façon qu’un autre type de média fait croire à des âmes perdues que soutenir l’Etat Islamique c’est changer le monde et donner un sens à leur vie. Pourtant en voyageant l’Américain avait questionné ses opinions : il avait rencontrés des musulmans ouverts et drôles, et il en avait presque oublié ses préjugés. Il allait quand même voter Trump « parce qu’il faut que certaines choses changent » et qu’il voulait vraiment voir son pays renaître de ses cendres.
Elire un sociopathe n’est sûrement pas le meilleur moyen pour ça. Mais comme y'a de fortes chances qu'il devienne le président de l'une des premières puissances mondiales, c’est important de comprendre les raisons derrière ce choix. Parce que tu vois, il va falloir qu’on agisse.

Certain disent qu’on assiste à un retour de l’anti-intellectualisme. Robert Reich, universitaire et démocrate,  a récemment remis en question le monde étroit dans lequel vivent de nombreux intellectuels. Selon lui beaucoup oublient que leur recherches et expertises nécessitent d’être traduites dans un langage adapté à ceux qui n’appartiennent pas à leur monde. Ils faut qu’ils se souviennent de la nécessité d’atteindre ceux qui ne partagent pas leur codes.  Les nouvelles générations sont les plus éduquées de toute l’histoire de l’humanité. Y’a de forte chances que si tu lis cet article, tu te considères comme éduqué, tolérant et un poil inquiet pour l'avenir des Hommes. T’es juste un peu en avance en fait, en avance sur l’humanité. Il faut accepter que beaucoup ne sont pas encore arrivés au même stade que toi. Il a fallut des siècles pour éradiquer l’esclavage et on en ressent encore les conséquences aujourd’hui. L’humanité progresse lentement, mais pourrait aller bien plus vite si on s’y met tous. Alors plutôt que de se moquer ou craindre ceux qui ont des idées arriérées, c’est à nous de construire des ponts, de se retourner et tendre la main. C’est à nous d’aller à la rencontre de ces humains qui craignent la perte de leur identité et ont peur de l’inconnu. Ils ne sont pas si différents de toi et moi, la haine de l’autre peut naitre en chacun de nous lorsque que l’on se sent mis à l'écart, que l’on peine à s’en sortir et qu’on tombe sous le charme de d’un individu malsain. Quand on est dans une relation toxique, il suffit parfois qu'une personne apparaisse dans notre vie et nous aide à y voir plus clair pour commencer à s’en sortir.
 

Alors pour le salut de l'humanité, toi et moi, on doit faire l'abeille. 

« Nous voyons l'abeille se poser sur toutes les plantes et tirer de chacune le meilleur.» Isocrate

Peut-être as-tu entendu parler de la disparition des abeilles ? Dans beaucoup de pays industrialisés les abeilles sont en danger et sans elles de nombreuses espèces de fleur risquent de disparaître. Comme les fleurs ne peuvent pas bouger, le rôle de l’abeille est primordiale : c’est elles qui peuvent voler et en butinant les fleurs, assurent le transport du pollen en participant ainsi à la naissance de nouvelles fleurs.
Pour ne pas perdre la beauté l’humanité, faisons les abeilles. Allons parler à ceux qui n’ont pas eu le même parcours, ceux qui ne partagent pas les mêmes idées, ceux qui ont peur de ce monde multiculturel. A nous de faire le lien entre ces fossés de générations, de classes sociales, de perspectives sur le monde. A nous de transporter les idées, de faire les pollinisateurs entre ceux qui refusent de s'écouter. A nous de faire en sorte que la diversité des fleurs ne soit pas menacée. Quand on est épanoui comme une fleur il y a peu de risques d’entrer dans une relation toxique. Pour être dans une relation saine il faut avant tout bien se connaître, être bien dans sa peau et se sentir en harmonie avec son environnement.

Quant aux pervers narcissiques, mon optimisme a des limites mais selon certains psy ce serait possible de leur venir en aide à condition qu’ils se retrouvent seuls.

En tout cas, comme l’a écrit la jeune Anne Frank pendant la 2ème guerre mondiale « in spite of everything, I still believe that people are really good at heart ». Je choisi de croire la même chose. Aidons-nous les uns les autres à éteindre cette flamme de haine qui sommeille en chacun de nous. Faisons l’abeille pour réparer les divisions et rétablir le sens premier du mot humanité. (Et puis please, sauvons les abeilles !)