Nati ou l'Art de Briser les Regles

« So do you wanna be my girlfriend for the evening ? »
                                                                                       
J’étais assise seule dans l’eau à 40 degrés du Blue Lagoon en Islande.
Le Blue Lagoon est un lieu magique. Dire que j’ai failli ne pas y aller ! C’est l’une des premières attractions touristiques de l’île nordique. Et pourtant durant mes trois semaines sur place, c’était fermé pour cause de rénovation. Par chance la veille de mon départ ils l’ont rouvert. Tôt le matin une voiture est venue me chercher devant l’auberge du centre de Rejkjavik. J’avais la gueule de bois et le cœur lourd. Mon workcamp de photographie venait de se terminer, et je n’avais toujours pas trouvé mon Islandais sauvage au grand cœur. Celui qui me donnerait une excuse pour rester sur cette île de musiciens, écrivains et poètes et qui me prêterait sa cabane enneigée à Olafsfjordur où je passerais des heures à rêvasser, écrire, en oubliant mes rêves d’argent et de succès. Où les aurores boréales auraient enfin étanchées ma soif de parcourir le monde. Son humour étrange et ses yeux gris clairs, et puis son respect pour les créatures imaginaires suffiraient à me convaincre que c’est le bon.

 

Ma Cabane Airbnb en Islande! :D


La voiture s’arrête brusquement et on nous ordonne de changer de véhicule. J’ai envie de vomir. Ca doit être la bouteille que je me suis enfilée toute seule la veille dans la salle de bain en me préparant pour sortir, cadeau d’anniversaire d’un ami à Seattle que j’avais tout juste réussi à faire passer dans mes bagages à l’aéroport américain. Un vin de qualité que j’avais voulu garder pour une occasion particulière. Mais merde, je quittais déjà l’Islande !
Alors j’ai trinqué avec les elfes en les priant de me laisser revenir le jour je serai prête à arrêter de courir. Je m’éjecte de la voiture et cours vers la neige pour me vider de ce mélange de vin et gin and tonic.

La queue pour la station thermale est interminable. Des Taïwanaises prennent des selfies devant au coin de la porte alors que les Allemands se plaignent du manque d’organisation des lieux. Beaucoup de couples, des Islandais aussi : eux viennent à quatre, en territoire connu. Ce sont les seuls à commander le full-package pour la journée : serviettes et peignoir blancs, massages et réservations dans le luxueux restaurant avec vue sur les bains. Une jolie blonde à l’allure autoritaire passe régulièrement dans les rangs pour énoncer les règles : « Vous serez tous munis d’un bracelet magnétique qui vous servira d’identification personnelle durant votre séjour au lagon bleu. Ne le perdez sous aucun prétexte ! »

Les hommes d’un côté, les femmes de l’autre. J’enfile mon maillot de bain avec pudeur et je suis les silhouettes vers l’entrée du Blue Lagoon. Dehors il fait un froid glacial. J’accroche ma serviette avec celle des autres, la seule colorée au milieu d'une mare de blancs. L’eau, elle, est bleue. Pas turquoise comme les mers du sud, ni translucide. Bleu claire opaque, un peu grise. Et au-dessus cette brume omniprésente qui donne à la scène une allure mystique.

La température est chaude, brûlante. Le contraste avec l’air froid fait presque mal, mais j’aime la sensation d’entrer dans cette masse d’eau bouillante. J’explore lentement les lieux, mes mouvements ralentis par le liquide. L’atmosphère est surréaliste. L’endroit est silencieux, mais ici et là résonnent des murmures aux tonalités inconnues : businessman japonais qui échangent une plaisanterie. Jeune couple d’Allemands en voyages de noces. Père et fils indiens qui rattrapent le temps perdu.

 

Blue Lagoon, Islande


Au dessus de l’eau des silhouettes en robe de bain blanchâtres circulent autour des bassins. Postés aux quatre coins, des gardes chaudement habillés surveillent les environs. On dirait qu’ils nous surveillent, s’assurent que l’on ne s’échappe pas de l’eau. Le tableau fait penser à une sorte d’univers étrange, une fausse utopie presque trop calme. Un peu plus loin des corps étendus sur le dos subissent une séance de relaxation minutée.
Prendre des photos. Ca me démange, j’ai envie de voir si je peux appliquer ce que j’ai appris les semaines précédentes. Si l’art d’immortaliser une scène si particulière avec la photographie est aussi difficile que de le faire par des mots.
Je m’échappe du bassin, retourne à l’intérieur, tend mon bras au bracelet magnétisé vers la borne pour déclencher l’ouverture du casier. Je me rhabille rapidement, enfile mes bottes et ressors discrètement appareil photo autour du coup. Dehors je suis la seule habillée, en chaussures. J’essaie de me souvenir si j’ai lu une règle à ce propos mais je me dis qu’il vaut mieux prétendre ne pas savoir. Mon père m’a toujours dit « évite de demander la permission, comme ça on ne peut pas te dire non ! » (merci papa !)
Et pendant une heure, les mains glacées, je mitraille le lagon bleu. Jamais je ne me suis autant amusée avec mon appareil!
En rentrant dans la cafétéria, la serveuse me regarde bizarrement avant de m’annoncer : « vous êtes au courant que c’est interdit d’être habillée ici ? Et encore moins de porter des chaussures ! »
« I’m sorry, I didn’t know ».
Je ne suis pas vraiment sorry. Parfois il faut savoir briser les règles pour faire ce qu’on veut dans la vie.
 

Un garde qui surveille

 

***

« Be your girlfriend? Sure, why not!"

« Deal then, on sera le couple le plus mignon de tous le lagon bleu ce soir ! J'en avais marre d'être seul au milieu de tous ces couples, j'te jure ça commence à me déprimer tellement ils on tous l'air si amoureux. Mon nom est N., et toi ? »

« I’m Nat, lovely to meet you ! »

J’étais encore high de ma séance de photographie quand ce type s’est approché de moi. Je l’ai à peine vu arrivé, et voilà qu’on est en couple pour la soirée. What a strange life I lead people, I’m telling you. 

« So Nat, what’s your story ? »

« Well… demain j’emménage à Londres. C’est un peu fou, j’ai plus un sou mais des rêves plein la tête. What about you, where are you from ? »
« Je viens de Colombie, je suis là pour les vacances. Ma maman est hôtesse de l’air alors j’ai souvent des prix sur les billets d’avion ! »

N. a beaucoup de charme. Il étudie la biologie et l’économie et trouve encore le temps de voyager. On se rend compte qu’on a beaucoup de points communs. Un amour de l’aventure, un passé de grands timides à l’école, et cette soif de toujours chercher à se dépasser. Le goût du risque et une curiosité sans limites pour les mystères de l'univers.

« So Nat, j’ai découvert un coin secret. Un endroit où personne n’a jamais mis les pieds. Où je te garanti que l’on sera seuls au monde. »

« Dans le lagon tu veux dire ? »

« Well, almost... Follow-me ! »

J’ai de la peine à le croire. Le lagon est maintenant rempli de monde. L’étrange silence du matin a disparu. Des groupes d’Anglais bruyants descendent les bars, et sous les ponts des couples s’embrassent de partout. N. marche en bravant l’eau d’un pas décidé. Il m’emmène tout au bout du lagon, là où la foule se fait plus rare. Et puis on ne peut plus avancer. Ca semble être la fin. N. se hisse alors en dehors du bassin et me tend la main. L'air froid me prend au dépourvu, mais l'excitation de l'inconnu me pousse vers l'avant. Je m'extirpe difficilement, en m'accrochant aux rochers noirs. Une fois en haut, je continue de le suivre alors que mes pieds s'enfoncent à chaque pas dans une sorte de matière brunâtre. Je tremble un peu, mais je fais confiance à mon nouvel ami qui m'emmène loin, toujours plus loin, là où les terres familières du lagon ne sont plus qu'un vieux souvenir. Il ne reste que cette nature islandaise indomptée, sorte de marécage géant, un beau Colombien et moi. Des elfes aussi, peut-être.
En levant les yeux je réalise qu'on a basculé dans un monde parallèle. Personne à des kilomètres, juste la brume et ce paysage lunaire. Le soleil se couche lentement derrière une colline, et j'en oublie qu'on a laissé derrière nous des centaines d'individus entassés dans un bassin bleu. Seuls presque nus dans ce paysage hors du commun, nos corps durcis par le froid, on pourrait être les premiers Hommes sur terre. Ou les derniers.

Mais la rumeur de notre escapade fait vite le tour du Blue Lagoon. Une foule nous attend au bord du dernier bassin, et à notre retour on est accueillis en héros par une cinquantaine de curieux. Certains veulent nous rejoindre; s'ils l'ont fait, c'est que c'est possible! Ils sont fous, il fait putain de froid, mais dis-voir, c'est quand même tentant hein? Vas-y, je monte vite fait, rien que pour une photo. Ah merde c'est quoi cette sorte de sable mouvant! Les filles, faite gaffes, on tombe facilement! Comment ils ont fait ces deux tarés?
«Guys, you are awsome!!"

Leurs applaudissements alertent rapidement la sécurité. Ils s'inquiétaient déjà de savoir où était passé la moitié de leurs protégés, mais là c'est foutu. Quatre gardes Islandais arrivent en courant par la terre et s'empressent de fermer la scène du crime. Fini la liberté, please go back to the designated area.
Quelques instants plus tard un énorme panneau ferme le lagon avec en grandes lettres:
« STOP- INTERDICTION TO CROSS THIS LINE"

La foule qui commence à s'échapper du lagon avant l'arrivée des gardes!


Enfant j'étais terrorisée par l'idée de transgresser les règles. Ca me terrifiait. Même mes parents trouvaient ça étrange. J'ai ce souvenir du train de nuit que l'on avait pris avec maman pour le Danemark: j'avais aperçu un type qui fumait, s'en foutant royalement des signes "interdiction de fumer" affichés de partout. J'étais certaine que le train allait exploser. Et puis il y eu cette balade en forêt, où je refusais presque d'avancer car j'étais persuadée d'avoir repéré un panneau qui indiquait que l'on ne pouvait pas y pénétrer.

Pourtant en grandissant j'ai commencé à questionner certaines règles. Il y en a que je ne comprenais pas. Je ne vois pas d'inconvénients à respecter celles qui me semblent censées, mais de plus en plus je découvre que beaucoup ne le sont pas. Oui, il nous faut des lois. 
Oui, il nous faut des règlements pour vivre harmonieusement en communauté.
Non, je ne dis pas qu'il faut constamment chercher à transgresser un système qui semble fonctionner.
Je parle avant tout des règles qui dictent inconsciemment le chemin que vont prendre nos vies. Ces règles tacites, qui habitent notre inconscient. Celles qui disent qu'il faut faire des études à tout prix pour réussir dans la vie, ou qu'une vie réussie équivaut à l'achat d'une maison avant 30 ans. Celles qui prétendent que le mariage est la voie à suivre, et que passer la nuit avec un inconnu le premier soir fait d'une femme une salope. Celles qui font croire aux gosses que les maths c'est bien plus important que la musique. Celles qui te tiennent éveillé tard la nuit, parce que forcément t'as tellement de doutes et d'envies qui ne les respectent pas que ça te fout les boules. Qui te font croire qu'il faut la permission des autres pour réaliser tes rêves.

 

Lui il a pas demandé la permission pour être Harry Potter! :p

A 19 ans j'avais commencé des études de littérature à l'uni. J'avais adoré les cours de français au collège, et j'étais certaine d'avoir un talent pour l'écriture. J'avais un plan parfait: obtenir un bachelor, puis un master en littérature française et anglaise avant d'aller enseigner le français un peu partout dans le monde. A mes heures perdues j'écrirais, et tous les deux environ je changerais de pays. Une nouvelle langue, de nouveaux visages, un trop plein d'inspiration.
Au tout premier cours on nous balancé un test de grammaire. « Ce n'est pas un vrai test, juste une façon pour nous d'évaluer votre niveau!». Puis une analyse de poème. Une énonciation de toutes les intentions du poète, une par une, dans l'ordre. Les nombreuses règles à respecter aussi. Un étudiant ose alors lever la main pour proposer une alternative. « Oui, intéressant, mais ce n'est pas ce que l'auteur a voulu dire.» Qu'est-ce qu'ils en savent, bordel? Vu sa biographie il l'a sûrement écrit complètement cuit à 4 heures du mat' dans un pub de Londres! Impossible de tout prévoir, de tout respecter. Surtout dans l'écriture, quand la plupart du temps on ne sait jamais où les mots vont nous emmener. C'est pas les règles qui sont importantes,  mais le bout de ton âme que t'arrives à partager. Inciter ceux qui te lisent à voyager un peu avec toi, et les laisser choisir ce qu'ils veulent garder de cette expérience.

L'autre jour je suis allée à un séminaire sur le blogging. L'organisatrice a énoncé un paquet de règles primordiales pour « un blog réussi »: of course, je n'en respectais aucune. C'est peut-être pour ça que j'ai récemment entendu de quelqu'un qui lisait ce blog« Nat c'est fou, elle est libre!» 
True
, jamais je ne me suis sentie aussi libre de ma vie. Mais c'est à la portée de de tous! Oser déconstruire les nombreuses règles apprises depuis toujours. Faire la différence entre celles qui comptent, et les autres. Réaliser qu'en brisant les règles, on prend des risques, on fait des erreurs et que c'est pas toujours facile.

« It’s people who are not afraid of making mistakes, and yet they do make mistakes. That is why their work is not always recognized. But that’s the type of people who change the world, and after many mistakes they manage to get something right that will make all the difference in their community. (...) Trust your intuition and don’t pay any attention to others’ remarks. People always judge others using the model of their own limitations — and at times the opinion of the community is full of prejudices and fears.» Paulo Coehlo

Je ne pense pas qu'il faille briser les règles dès que possible. Mais je pense qu'il est nécessaire de garder en tête qu'elles sont parfois là pour être brisées.
Mon ami Angel m'a dit l'autre jour : "I'm finally the person I want to be instead of the person I have to be". 
You don't have to be anybody you don't want to be.
C'est quand on passe trop de temps à respecter les règles que l'on risque de passer à coté de sa propre vie. Pire encore, des changements que l'on peut apporter au monde!

Et puis comme dit Katharine Hepburn, « If you obey all the rules, you miss all the fun ».