Nati ou Le Secret du Bonheur

Je n’avais pas fermé l’œil de la nuit. L’Australien buveur de bière de ma chambre avait battu tous les records d'intensité en ronflements et avait parvenu à tenir éveillés jusqu’au petit matin les occupants de la chambre du sous-sol (me included).  En plus de ça un virus circulait dans l’auberge. On était tous malade, et entre crises de toux et autres reniflements, j’avais passé une bonne partie de la journée à trouver un moyen de respirer par la bouche qui ne me donne pas l’impression d’achever un triple marathon à chaque fois que je remontais les escaliers.

Dehors il faisait un temps très british. Un ciel gris et un vent imprévisible qui changeait de direction sans prévenir personne. Et puis cette pluie bien décidée à rester, pas assez présente pour chercher à s’en protéger, mais capable de donner à la plus belle des journées une ambiance un peu trop nostalgique. 

Ciel Londonien


Depuis quelques semaines je parcours les rues de Londres à vélo, une large carriole rouge accrochée à l’arrière. Ma mission : remplir les estomacs des travailleurs de la capitale, ceux qui ne jouissent pas de cantines ou supermarchés à proximité. La bouffe est vraiment moyenne, alors ils peuvent choisir d’accompagner leur sandwich de barres chocolatées et autres chips. Un repas de grande gastronomie, bref,  again so british (je plaisante, je plaisante :p).

En temps normal j’adore ce travail. Je m’éclate comme une folle à zizgaguer entre les camions, et me fais un peu l’effet d’une version cheap de la mère Noël. Accoutrée d’un anorak rouge et d’un bonnet à pompon blanc, la ressemblance est troublante: mon traineau invite les gosses à me faire des grands signes du trottoir, et je leur réponds en riant sans m’arrêter.

Pourtant ce jour-là, les circonstances exténuantes mettent ma bonne humeur à l’épreuve et le trajet me semble interminable. J'ai envie d’en finir, de me rouler en boule dans mon lit et de m’enfiler des litres de thé miel-citron. Mes mollets brûlent, et je tremble de fièvre et de froid.


BANG !

Je ne comprends pas tout de suite ce qu'il se passe. Je continue à pédaler quelques mètres avant de réaliser que le pneu avant de mon vélo est à plat. Complètement raide. L’air s’est échappé en quelques secondes et je me retrouve coincée en pleine zone industrielle à des dizaines de kilomètres de mon dépôt. Mon bonnet blanc à pompon est trempé. J’appelle alors mon manager qui me répond un truc du genre « pas de bol, le mécano est pas là aujourd’hui ! Ma pauvre, va falloir que tu marches avec tout l’attirail. Y’a pas d’autres solutions. »

Yay. Bon ça devrait faire une heure max de marche, et j’ai vendu presque toute la marchandise. C’est pas si grave. Je télécharge vite fait un podcast histoire d’avoir un peu de compagnie et j’entame le périple de retour. L’invité du podcast est Walter O’Brien, aussi surnommé Scorpion. Enfant prodige et hacker irlandais avec un QI de 197,  il comprend vite que son intelligence le sépare des autres gosses. Selon lui, plus le QI est élevé, plus c’est IE (= intelligence émotionnelle, ce qui permet de comprendre les interactions sociales, et tutti quanti) serait basse. Il décide alors d’augmenter son intelligence émotionnelle et (avec tout un tas d’autres trucs) convainc même Hollywood de créer une série pour raconter la vie de ces petits génies.

A la question : « comment gérez-vous les imprévus ? », le cher O’Brien répond : « Oh, eh bien pour la plupart j’y suis préparé. J’aime quand tout roule (Ha. Ha) et j’ai constamment des solutions en tête. Par exemple, statistiquement ça arrivera forcément que je me retrouve avec un pneu crevé. Alors j’ai toujours un pneu de rechange à l’arrière de ma voiture. Ce genre de petites choses rend la vie bien plus facile ! »

Damn it O’Brien ! 

Scène de rue, @Londres



DING-DING-DING-Pfiiiiouuu.

Mon vélo n’avance plus. J’ai beau le pousser, rien à faire. Le pneu crevé n’était pas suffisant, maintenant c’est la roue qui fait des siennes. En soupirant je pose mon vélo contre le mur le plus proche et je lève les yeux vers une inscription qui indique en lettres majuscules « BATTERSEA DOGS AND CATS HOME : Aiming to rescue, reunite, rehabilitate and rehome lost and abandoned dogs and cats ».

J’hésite à gratter la porte en miaulant, mais j’opte d’abord pour l’option passive: m'asseoir parterre contre le mur en prenant un air de chaton abandonné.
Cette foutue pluie anglaise ne s’arrête pas pour autant. Je rappelle mon manager qui m’annonce un peu par dépit « que bah y’a pas grand chose à faire ». Ah great, thanks for your help.  Après une heure je suis tout de même sauvée par un collègue qui passait par là.

L’après-midi sera mieux. Forcément, non ? Après la pluie le beau temps qu’ils disent! (quoique ça c’est valable partout mais pas en Grande-Bretagne). Je décide de me rendre à Shoreditch, pour découvrir East London, me mêler aux hipster et profiter du wifi illimité. En remontant Brick Lane, je m'installe dans un café, me connecte sur le site des london events et découvre qu’a lieu un peu plus tard dans la soirée une conférence fascinante (et gratuite !) sur internet et la philosophie.
Vivre à Londres c’est être à l’affut d'évènements en tout genre à prix abordables.
Je me lève à la hâte, paie rapidement mon café, et en courant vers la station de métro la plus proche je lâche mon smartphone qui rebondit sur le béton : l’écran brisé ne répond plus.

Envolé mes 400 dollars et toutes les notes prises à la hâtes dans la section mémo du téléphone.

Je continue en soupirant et arrivée au métro (ou tube comme disent les Anglais),  je saute dans le premier wagon.
« Ladies and Gentlemen, il y des retardements sur la ligne. Je ne peux pas avancer jusqu’à nouvel ordre. We are sorry for the inconvenience. »
Pas convenient du tout, en effet.

Oubliée la free conference avec un superbe orateur. Demain il s’envole pour Belfast.


What a shitty day. Seriously what a shitty day.

Shitty day (littéralement :p)


Dans les faits, c’était vraiment une sale journée. Entre l’épisode du vélo crevé sous la pluie, le manque de sommeil et la maladie, sans parler de la destruction de mon smartphone et la conférence manquée, j’avais gagnée le droit d’être misérable.

Pourtant j’étais bien. J'étais vraiment bien. I was feeling really happy, ya know ? 

Le bonheur c’est étrange. Ca a beau être l’un des mots les plus courant du 21ème siècle, personne ne sait vraiment comment le décrire. Même quand les spécialistes des happiness studies sortent une nouvelle théorie, je me dis toujours qu’il y a quelque chose d’un peu naïf à vouloir le quantifier. Pourtant il y a quelques années j'ai commencé à appliquer au quotidien quelques unes de leurs théories. Comme ça, par curiosité.

L’un des arguments central des happiness studies, c’est que les interactions humaines sont nécessaires au bonheur. Et pas que les interactions avec ses proches, mais aussi toutes les autres. Surprenantes, inattendues et tellement magiques. Pour moi c’est l’ingrédient principal.
Ma soeur décrit le bonheur comme une sorte de grande toile : quand est heureux, c’est comme une peinture aux multiples couleurs. Des couleurs chaudes, rassurantes et lumineuses.

Laissez-moi maintenant vous offrir le revers du décor, la même journée sous les teintes chaudes d’une toile du bonheur.

Belle matinée anglaise

Assise seule sous la pluie, je continue à écouter O’Brien. Les podcasts sont devenus ma drogue auditive. En faisant la cuisine, poussant un vélo ou récurant les chiottes, j'entrouvre pour un instant une fenêtre vers l'esprit de philosophes, physiciens, écrivains, entrepreneurs, sportifs de hauts niveaux. De multiples visions du mondes réunies par la magie de l'internet. Je ne suis plus toute seule devant le foyer des animaux abandonnés.
D'ailleurs ceux qui passent mon chemin s’assurent que je vais bien,  on me propose même du thé chaud! « I say let the world go to hell, but I should always have my tea.». Bien dit, Dostoïevski junior. 
Un peu plus tard un livreur de passage tente de réparer mon vélo. Il n’y parvient pas, et on rit ensemble alors qu'il tente de m'enseigner quelques mots techniques en anglais « you know, just in case you learn how to repair a bike! ».
Lorsque vient à ma rescousse George, ce collègue un peu réservé et souvent dans son monde, son efficacité me surprend. Il prend immédiatement les choses en main, accroche mon vélo derrière le sien et m'en ramène un nouveau pour que je puisse le suivre.  Une fois au dépôt George me dit: « I think I deserve a hug». Yes, yo do! Les êtres humains ne cesseront jamais de me surprendre. Je le serre dans mes bras et c'est sans aucun doute le hug le plus sincère de tout l'univers.

Je quitte le dépôt bien plus tard qu'à l'habitude. Sur le chemin je retrouve Domingas, une autre collègue cycliste. C'est une belle black de Hollande qui parle 5-6 langues et vient tout juste d’emménager à Londres. Elle a 25 ans, un charisme fou et compte bien tout faire pour devenir mannequin. D’ailleurs elle a tout juste eu son premier runaway show lors de la London fashion week! « C'était surtout l'occasion de me faire des contacts. Le meilleur moyen pour réussir dans ce milieu. » Folle aventurière solitaire comme moi, avec des rêves différents mais des valeurs similaires, on refait le monde durant notre courte marche vers le métro. J'aime ces échanges où l'on partage quelque chose de tellement vrai avec un autre individu que le temps semble s'arrêter. 

« I wasn’t scared of moving to London. C’était fou, complétement spontané, but for some reason I knew I was gonna be ok. »

«I know what you mean, I had the same feeling! And indeed, everything is more than ok.»

Londres c’est rempli d’ambitieux rêveurs qui n’ont pas peur d’avancer un moment seul sur le chemin du succès.

En sortant du métro à Shoreditch, un type m’interpelle.

« Hey there, just wanted to say I love your hat ! Where are you from ?»

«Thank you! I’m from Switzerland.»

« What is a swiss girl doing in London ? »

« Well, what everyone else is doing I guess… chasing my dreams! »

Vivre une vie où on fait ce qui nous tient à cœur. Qu’on y parvienne ou pas, c’est unanime : poursuivre ses rêves rend rarement malheureux. Et puis les compliments des inconnus aussi, ceux que l'on reçoit, mais plus encore ceux que l'on donne sans compter, sans réfléchir… Juste comme ça.
 
A peine entrée dans le café, je salue le serveur qui me répond avec un grand sourire:

« Oh Dear, your accent tells me I can practice my french with you ! »

Il n’a presque rien oublié du français appris lors de son expérience de jeune homme au pair dans le sud de la France. Le café où il travaille c’est Fika, déjà une institution dans l'East London. « Fika » en suédois veut dire faire une pause. Prendre du temps dans la journée pour un café, thé ou toute boisson qui chauffe le cœur. On l'accompagne aussi de biscuits, gâteaux, ou des fameux kanelbullars. C’est un moment pour savourer la compagnie de ceux qui partagent notre vie où l’on est forcé de réaliser qu’au final, tout n’est pas si mal. Les rires des proches et l'odeur de la cannelle. Ces petites doses de bonheur intenses, c’est ça le Fika.
Il a bien essayé d’implanter la culture du Fika dans son café. Mais c’est pas facile, ils sont tous tellement pressés ! Et puis souvent ils ont le nez cloué à leur smartphone ou ordinateur.

Ah tiens, c’est peut-être pour ça que mon foutre en l’air mon téléphone ne m’a pas semblé si terrible que ça. Les études le disent, investir son argent dans des expériences plutôt que des objets rend bien plus heureux.
Un Fika avec les gens qu’on aime vaut bien plus que tous les iphones de la terre.

British cakes!


Le métro reste coincé bien plus longtemps que prévu. Ils sont toujours très calmes les Anglais. Jamais je ne les ai vu se plaindre des imprévus chaotiques du métro. Ca m’étonnait au début, me frustrait presque. Merde, personne ne trouve ça follement énervant? Je suis sur le point de rater une super conférence !
Pourtant cette fois je décide de les imiter. Je reste calme, sors un carnet et griffonne plein d’idées pour des futurs articles et autres projets. Je suis tellement concentrée que je ne remarque pas que le wagon s’est vidé.

Avoir des projets et être créatif c’est un raccourci vers un état de béatitude constante. Une énergie incroyable. Un remède contre les jours difficiles à venir. Dans le livre « the Geography of Bliss », l’auteur cherche à savoir si la culture d’un pays influencerait le bonheur. Il se rend en Islande, où les habitants se disent extrêmement heureux malgré le froid et les interminables nuits d'hiver. L’une des explications qu’il propose, c’est la créativité. Les Islandais baignent dans une culture qui encourage toute forme d’expression personnelle, que ce soit par la peinture, l’écriture, la musique, la danse.. qu’importe que l’on soit doué ou pas.
Car le bonheur qui nait de la créativité c'est avoir enfin le courage de s’exprimer.
Alors que son séjour en Islande s’achève, il demande à une femme dans un bar local, ce qu’est le bonheur pour elle : « Happiness is your state of mind and the way you poursue that state of mind ».

Les faits ne sont pas si importants, ce sont les émotions qui comptent et la façon dont on va choisir d’y réagir. Ce sont elles qui dictent le cours d’une journée. Le bonheur est un choix. C’est être attentif à tout ce qui a le pouvoir de transformer une journée morne et grise en incroyable aventure. A commencer par ces simples secrets à utiliser sans limites pour faire de chaque jour une fête.

Au bord de l'eau, @Londres


Bien forcée de quitter le métro, je cherche un moyen de rentrer. La nuit est tombée, et je n’ai pas d’argent pour un taxi. J’aperçois alors un hôtel. Je pénètre dans le bâtiment et m’approche du réceptionniste qui ne semble pas attendre des invités à cette heure là.

« I’m sorry, can you help me ? The tube doesn’t work, and I don’t know London well. Can you tell me which bus to take to go to Queensway ? »

« Of course, Darling, laisses moi chercher ça… Alors mmm oui tu peux prendre le bus 390 quelques rues plus loin ! »

« Thank you so much ! You saved my life ! »

« No worries, love. Par contre ça risque d’être un très, très long trajet. »

Je lève les yeux, et en souriant je soutiens son regard avant de répondre :

« That’s ok. I have a book. No journey can be long enough with a book. »

Et en franchissant la porte qui s’ouvre vers le froide nuit londonienne je réalise que quand même, that was a freakin’ good day.