Nati ou l’Avantage Insoupçonné de la Médiocrité

« Toi par exemple Nat, t’as aucun talent.. »

« … »

« Naan mais tu vois c’que jveux dire, t’es comme moi, toi et moi on va réussir parce qu’on a la niaque, parce qu’on prend des risques, qu’on aime parler à des inconnus et se taper des centaines de vidéos de motivation à la con ! C’est pas du talent ça, c’est la rage de pas en avoir.
J’vais te raconter une histoire, celle de mon grand frère, tu sais celui qu’est marié avec des gosses. Lui depuis toujours il a un talent de malade : il dessine comme un Dieu. Un truc de fou j’te jure, depuis tout ptit ça m’énervait tellement que j’essayais de faire comme lui mais j’pouvais pas, alors j’trichais, j’décalquais. C’est un truc de taré il se pose devant une feuille blanche et tsi-tsi-tsi en quelques que traits il te reproduit la plus belle illustration que t’as jamais vu de ta vie.
Tu m’connais, c’est pas comme si j’étais souvent impressionné mais putain le vrai talent, celui qu’on choisit pas, ça t’en met tellement plein la gueule que tu te demandes même pourquoi vivre si t’en as pas.
Mais t’sais j’suis un type bien, pis surtout j’ai toujours visé les étoiles - no limit ! ‘fin on s’comprend !
Alors direct j’lai encouragé j’lui ai dit : frèroooo t’as un talent d’enfer faut que tu t’en serves, faut pas que tu le laisses filer, ça serait un crime ! Tu pourrais aller loin, mais c’est plus que ça, tu pourrais inspirer le monde entier, t’as pas le droit de le cacher!
Y’a eu cette fois où il a créé une BD tout seul, les planches et tout c’était juste parfait y’avait la bonne dose d’humour, pis surtout les dessins c’était magnifique, j’en avais les larmes aux yeux… Alors j’lui ai demandé : tu vas en faire quoi ? Et il m’a répondu : rien. Je la garde pour moi»

Le talent. Ca m’a toujours frustrée de ne pas en avoir. Mais encore ça passe, le vrai talent y’en a peu qui naissent avec.

La passion. Ca c’est le truc qui me frustrait encore plus. Le talent bon, tu choisis pas. La passion c’est discutable, mais une fois que t’en as une bam, tu peux te lancer à fond dessus parce que t’aimes tellement ça que t’as pas le choix. Ca élimine par défaut toutes les interrogations inutiles de ton ptit bout de temps sur terre et tu peux te dévouer cœur et âme sur ce qui t’obsède jour et nuit.

Tu fais quoi quand t’as ni talents ni passions ? (à part des études interminables parsemées d’années sabbatiques pour retarder le choix inévitable d’une profession qui ne te plaira qu’à moitié ?)

Il est pas beau le mot médiocre. Toutes ces consonnes dissonantes qui déforment ta bouche, sans compter ce qu'il évoque, un sentiment gris, sans intérêt. Pourtant le sens premier du mot médiocre veut simplement dire "qui se situe dans la moyenne, ordinaire". Je sais bien, personne ne veut être ordinaire. Se différencier sans pour autant s'éloigner du troupeau: cette subtile contradiction nécessaire pour se faire accepter de tous. Et pourtant on nous fait croire qu'il faut être le meilleur, le plus brillant: déjà gosse quand on te qualifiait t'élève médiocre tu savais qu'on t'avait gentiment signalé que tu n'arriverais jamais à rien de bien extraordinaire.

Et bien moi j'ai envie de te dire qu'on a commencé à vivre le règne de cette moyenne médiocre et ordinaire. D'ailleurs ça commence même à les effrayer les experts, cette masse médiocre qui se permet de créer, de s'exprimer, de faire de l'art, de la science, du business que sais-je, tout ça sans qu'on leur en ai donné l'autorisation, pour qui ils se prennent ces gens médiocres?
S'auto-publier en déchirant la langue de molière, devenir indépendant sans devoir s'accrocher à une corporation renommée, du grand n'importe quoi parait-il. Ce serait la décadence de la "vraie" culture, de tous ces systèmes qui marchent pourtant teeeeellement bien.
C'est assez ironique quand t'y penses, c'est en partie le progrès (yaay internet!) mis en place par un système élitiste, qui a libéré le barrage de tous ceux qui rêvaient d'y participer mais à qui l'on a pas donné la chance.
Tu peux maintenant créer quelque chose juste pour le fun, juste parce que merde t'as trop kiffé, et puis paf à l'autre bout de la planète, y'a peut-être un type qui va être inspiré par ce que t'as créé (une vidéo, une chanson, un article, un jeu vidéo, une photo, un commentaire, une application, un nouvelle façon de coder, de penser, un discours, un documentaire bref tu vois l'idée), et déjà tu as fait une différence. Même si c'est juste un sourire. (Les plus belles histoires commencent par un sourire! ;) )

Tu ne sais jamais où ton écho va résonner. C'est la magie de ce monde hyper-connecté.

Et comme dit Seth Godin, «On a tous ces outils incroyables à notre portée qui nous permettent de créer, d'inspirer, de faire des liens, et qu'est-ce qu'on fait? On joue à Angry Birds!»
Non j'ai rien contre Angry Birds et oui ça fait sourire.. mais tu vois où je veux en venir? C'est moins flippant de lançer des oiseaux numériques contre des heuu - non sérieux ça se joue comment déjà angry birds?- plutôt que d'essayer ce truc que t'aime vraiment beaucoup mais où y'a de fortes chances que t'évolues pas aussi rapidement.

Dans mon dernier article , je t’ai parlé de la théorie des systèmes de Scott Adams, le créateur de Dilbert. Je suis fan de ce type, presque plus de lui que de sa BD, d’ailleurs je suis pas la seule, il est souvent invité à des interviews et juste à l’entendre tu sais que c’est le genre de type avec qui tu pourrais passer une soirée à boire des bières et parler de la vie.

Quand il parle de sa réussite, il dit souvent : « Je n’ai jamais été le plus talentueux. Bien au contraire. On m’a refoulé un tas de fois, et c’est super lentement que j’ai peu démarré ma carrière de dessinateur. En fait j’ai réussi parce que j’étais médiocre dans plusieurs domaines différents : le dessins, l’humour, l’écriture. Comme j’étais coincé une quinzaine d’années dans le monde des entreprises, (toujours en étant médiocre hein) alors j’ai mixé un peu le tout et paf, ça a donné Dilbert (son personnage de BD). Des fois il faut pas être le meilleur dans un domaine, mais médiocre dans beaucoup de domaines différents. Et c’est au croisement que tu peux créer quelque chose de vraiment unique. »

Il est sans doute modeste, et puis bien sûr y’a le travail qui va avec (il produit désormais une mini-bd chaque jour !) mais quand même, quand tu l’entends parler de ses débuts hasardeux tu te dis que toi aussi tu peux te lancer!

L’avantage insoupçonné de la médiocrité c’est un truc que j’ai découvert à Londres. En fait quand j’y pense ça devait être aux States, mais les Américains sont tellement doués pour transformer tout en expérience amaaazing que tu ne t’en rends pas compte. 
Depuis que je suis ici je vais à plein de talk, séminaires, conférences en tout genre. La moitié du temps ça saute aux yeux que les organisateurs ne sont ni experts, ni talentueux, qu’avec le temps je m’y suis habituée. Je me souviens d’être allée à un séminaire (plutôt pas donné !) sur le blogging. La fille avait le même nombre de lecteurs que moi, l’anglais n’était pas sa langue maternelle et pourtant elle s’était improvisée une carrière de coach de blogging et ça lui réussissait bien ! Tout ça parce qu’elle avait dit merde, je vais tenter. J’avais beau ne pas être d’accord avec certains de ses conseils et sa philosophie, elle avait gagné tout mon respect, juste parce qu’elle fait de sa médiocrité une force (uuuuh je sais ça sonne mal mais on se comprend hein !).

 

@ La mer au Danemark... et un pont!


Une autre fois je m’étais rendue à un séminaire sur le online dating. C’est un truc que j’aimerais faire, passer du coaching individuel au groupe, alors il fallait absolument que j’aille voir cette personne qui osait faire ce que je n’ose pas encore. C’était une femme dans sa trentaine, assez nerveuse, qui pendant deux heures nous a raconté comment elle avait trouvé l’amour en ligne. C’était maladroit, mal organisé, elle parlait trop vite, mais elle avait quelques bons conseils et puis ça se voyait qu’elle y prenait plaisir. Elle a mixé le tout avec ce qu’elle avait appris dans son diplôme de psycho, ses quelques rendez-vous tinder et happn, sa récente carrière de coach en amour et surtout le sacré courage qu’il faut pour organiser ça ! Il y avait presque plus de personnes à ce séminaire qu’à une « vraie » conférence d’experts (venus tout droit de standford et oxford) ou je me suis rendue l’autre jour dans une salle huppée du Victoria and Albert Museum. Bon c’est peut-être parce qu’ils ne promettaient pas une vie heureuse en amour, mais quand même !

J’ai emmené une amie avec moi au séminaire et à la fin elle me dit : « je n’aurais jamais payé 30 pounds pour ça si jamais su ». C’est une fille très belle, aux beaux yeux bleux-verts, et elle a un charisme tel que quand elle parle les gens se taisent pour l’écouter. Elle a une voix envoutante, et sait toujours trouver les mots qu’il faut. Elle me dit qu’elle compte faire des vidéos youtube, bientôt, bientôt mais pas encore. Je sais qu’elle finira par le faire et surtout je n’ai rien à dire je suis la championne du bientôt, bientôt, mais pas encore, mais quand même je me dit elle au moins a le talent pour ça. Pourtant en discutant avec elle je me suis rendue compte que ce qui la freine ce sont les mêmes peurs que tout le monde : et si personne n’apprécie ce que je fais ? Et si on aime pas ce que je partage ? Et si le monde entier décide de me détester? Ou pire, de m'ignorer?

En y réfléchissant je me dis que c’est presque plus simple quand t’es pas talentueux. Parce qu’au moins tu t’attends pas à une réaction particulière. Alors que si tu sais que t’es doué, et qu’en plus t’aimes ce que tu fais, imagine la déception si le succès escompté n’arrive pas ?
 

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« Et finalement il fait quoi ton frère, il est pas devenu dessinateur j’imagine ? »

« Bah non, tu penses bien. Il vit toujours en France dans son ptit village paumé, et je crois même qu’il a arrêté de dessiner. Il fait un job qui lui ramène tout juste de quoi payer les factures et il dit qu’il est heureux. Et pourtant je la vois bien, loin, loin dans ces yeux quand je vais le voir, que je lui parle de mes voyages, de mes folies, de mes rencontres, de mes ambitions, je la vois la petite lueur, celle qu’il a pris tant soin d’éteindre au fil des années. »

J’aime bien écrire, j’aime bien le public speaking, j’aime bien le coaching, j’aime très moyennement la photographie mais je tente de m’y intéresser (promis, je m’améliorai un jour !), j’aime beaucoup les être humains, j’aime les conversations profondes, j’aime le vélo, j’aime voyager, j’aime les fins heureuse,  j'aime danser, j’aime les métaphores colorées et un peu trop cheesy, j’aimes avoir des projets fous, j’aime beaucoup inspirer… Et je suis médiocre dans chacun de ces domaines. Mais c’est à la croisée de tout ça, avec un peu de magie et beaucoup de courage que je finirai par trouver ce qui me correspond, et que je pourrai partager avec le monde entier.  

Alors si toi aussi t’es fièrement médiocre, continue à prendre des risques, parce que tu seras toujours bien plus en avance sur tous les talentueux qui se taisent !

L’avantage insoupçonné de la médiocrité se révèle quand tu commences à l’accepter et que plus rien ne peut t'empêcher de tout tenter, de tout risquer, même si c'est (et surtout!) juste pour t'amuser : quand tu finiras par te retourner, tu verras que le talent que tu n’avais pas, c’est toi seul qui aura réussi à le créer.

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(Psss il fallait bien que vive à fond cette article, du coup je me suis lancée dans ma première vidéo youtube… ça peut te plaire, ça parle coaching de vie, d'amour, de séduction et Georges Sand ! Tu peux même voir mon mini lit d'auberge, un aperçu de mon étrange vie londonienne :) )