Nati ou Ce que disent les Autres

« So you like this girl ? But she’s a loser ! »

A loser. Ce n’était surement pas la première fois que quelqu’un pensait ça de moi, mais jamais on me l’avait envoyé en pleine face. J’avais décidé de mettre fin à une relation avec un type qui en guise d’adieu et sans doute par triste revanche avait trouvé judicieux de m’informer de l’avis initial de ses potes à mon propos. Enfin surtout d’un certain K. que l’on connaissait tous les deux. C’était un mec d’une arrogance extrême, opportuniste au possible et (soupirs) plutôt beau gosse. Je ne m’étendrai pas sur la fois où je l’ai croisé le weekend suivant dans un festival et où j’ai exposé sa perfidie avec bravoure devant une foule d’inconnus ébahis : j’étais dans un état d’ébriété avancé, et la scène vue par un observateur neutre était sans doute moins glamour que dans mes souvenirs.
Mais passons. Selon lui j’étais une loseuse (c’est un nom qui s’accorde, j’imagine ?).
Du temps de l’école secondaire on aurait surement dit une « perdue ». Je me souviens de la force de ce mot à l’époque. Etre considéré comme « perdu » relevait de l’insulte extrême et l’entreprise entière des jours enfermés dans le même bâtiment gris consistait à ne pas être catégorisé comme tel. J’ai toujours trouvé ce mot étrange : perdu ? Mais on l’est tous un peu non ? Le simple fait d’exister dans ce monde chaotique sans savoir pourquoi -ni comment- ni si tout ça a un sens ou non- me semblait déjà bien déroutant. Enfin, la philo c’était déjà pas très populaire à l’époque. Ah oui, populaire ! Voilà ce qu’il fallait être. Eviter les « Perdus » pour mieux être accepté chez les « Populaires ». Ou étymologiquement : « qui plaît au plus grand nombre».

Je n’ai jamais aimé être du côté du plus grand nombre.

@ Los Angeles

N’empêche, entendre ça, ça fait mal. J’avais 20 ans à peine, ne comprenais pas comment un type qui ne connaissait rien de moi avait pu se forger une opinion aussi radicale sur qui j’étais, surtout parce que merde, je réalisais enfin mon rêve d’apprendre le coréen à Séoul ! Est-ce que réaliser un rêve qui ne suit pas les attentes de la société fait de moi une « loser » ?

Pourtant ce n’était pas la première fois que je ressentais la force que peut avoir ce genre de réflexion.

Je devais avoir 7 ou 8 ans. J’avais toujours été une gamine plutôt réservée à l’école. Mais jusqu’à cet épisode je n’y voyais pas vraiment d’inconvénients : je passais le plus clair de mon temps à rêver et inventer seule des histoires aux milles rebondissements. Et puis au fond de moi je savais que j’étais bien plus que ce que je voulais montrer au grand jour. J’ai toujours vu les gens comme des icebergs: avec une profondeur infinie mais qui font le choix de ne partager qu’une infime partie d’eux-mêmes.
Ce jour là je suis arrivée à l’école sans savoir que j’en ressortirai changée. Sans savoir que la pointe de mon iceberg diminuerait presque de moitié. La prof avait dû me poser une question. Je devais sans doute rêvasser. Ou ne pas connaître la réponse. Peut-être que je méditais dessus ? Face à mon silence un peu trop long, ce gosse qui venait à peine de débarquer dans notre classe a éclaté de rire en annonçant à l’assemblée :

« Ca sert à rien, elle est trop timide ! »

Timide. J’étais timide. Et pendant une dizaine d’année, c’est tout ce que j’étais. J’avais l’impression qu’on m’avait enfermée dans une petite boite avec l’étiquette « timide » peinte en rouge sur le devant. Et que plus je tentais d’en sortir, plus les murs se refermaient autour de moi. Alors j’ai cédé. J’ai fait de cette boîte mon chez-moi,  et je l’ai rendu si confortable que j’en ai oublié à quoi ressemblait l’extérieur.
 

@ Santa Monica Beach, LA

Un jour en cours de sociologie le prof nous a parlé de la théorie de l’étiquetage. Employée dans les années 50 par Lemert, Goffman et Becker pour expliquer les phénomènes de déviance dans la société américaine, elle s’applique selon moi tout aussi bien pour comprendre la création identitaire de la plupart d’entre nous. En gros tu fais un truc de travers, alors une personne va te percevoir autrement, puis tes proches, puis la société, jusqu’à que tu t’identifies toi-même conformément à cette étiquette. « A chaque étape le sujet va intérioriser l'image que les autres se font de lui et va s'auto-définir comme déviant, façonnant ainsi tout un pan de son identité. Cette identité déviante va à son tour favoriser la commission d'actes déviants ce qui en retour va solliciter de nouvelles réactions sociales stigmatisantes. » (Lemert, 1967).
Il suffit de remplacer le terme « déviant » par n’importe quel adjectif qui qualifie le mieux ta personnalité. Comment tu te vois. Comment les autres te perçoivent. Et tu as là l'explication de ton identité actuelle.

Dans le même genre, on parle aussi de l’effet Pygmalion. D’abord testée sur les rats, l’expérience a ensuite été mise en place dans une école. Il s’agissait d’observer à quel point la façon dont les autres nous perçoivent détermine tout un tas de choses, et dans ce cas-ci la performance scolaire. Les scientifiques ont fait croire aux enseignants que trois de leurs élèves étaient surdoués en prétextant une erreur de courrier et en les pressant de garder ces résultats pour eux. Bien évidemment ces résultats étaient inventés et le QI de ces quelques gosses pas différent des autres. Et pourtant, à la fin de l’année, les notes des élèves sélectionnés pour l’expérience étaient bien supérieures à la moyenne.
« Dans une certaine mesure, le résultat découvert peut s'exprimer ainsi : en pensant que quelqu'un possède une caractéristique, nous changeons notre propre attitude vis-à-vis de cette personne, et l'influençons de telle sorte qu'elle va effectivement acquérir cette caractéristique ou l'exprimer de plus flagrante façon. »

@Portland

Souvent c’est aussi de simples évènements qui surviennent à un jeune âge qui vont nous influencer à vie. J’écoutais une interview de Kevin Costner, le réalisateur de « Danse avec les Loups ». Il racontait avec émotion cette fois à l’école où son prof lui a fait porter un message à son collègue qui enseignait dans un degré supérieur. Cet enseignant lui a alors demandé de résoudre un problème de math bien trop avancé pour son âge. Voyant le jeune Kevin dans l’impossibilité de répondre, il s’est moqué ouvertement de lui, bientôt suivi de la classe entière.
Jamais plus Kevin n’a été le même.
Les situations les plus banales du quotidien sont devenues une torture pour lui. Encore aujourd’hui lorsqu’il s’approche du comptoir d’un magasin pour payer un article, le petit garçon humilié refait surface.

Depuis l’épisode « timide » à l’école primaire, jamais je n’ai pu franchir la porte d’un établissement scolaire sans ressentir une grande nervosité. Si je dois m’aventurer dans une école/ un collège/ une université, je m’arrête quelques secondes avant de pénétrer le bâtiment, respire à grands coups et trouve le courage seulement grâce à la chanson d’Eminem, « Lose Yourself » (yep, elle me fait sentir badass!). Qui sait, si les choses avaient été différentes je me serais peut-être lancée dans une carrière académique bien plus poussée ? (pour le plus grand bonheur de ma maman ! :p)

@San Francisco

« It is no exaggeration to say that every human being is hypnotized to some extent, either by ideas he has uncritically accepted from others, or ideas he has repeated to himself or convinced himself are true. » (Maxwell Maltz)

Et ça c’est très difficile à surpasser. Ce qu’on est et ce qu’on croit être, ce n'est qu'un mélange d’éducation, d’un peu de gènes, d’expériences, mais surtout le résultat de toutes ces fois où l’on s’est fait mettre « en boîte ». C'est une nécessité humaine de tout classifier pour mieux appréhender ce monde complexe. Mais
bien souvent on ne réalise pas le danger de ces jugements de valeurs que l’on émet tous avec un peu trop de facilité.

« Nat, je crois pas que t’as pas le bon état d’esprit pour être entrepreneur. »

« Nat, je crois que ce que tu écris sur ton blog, c’est pas vraiment toi. Et puis franchement c’est pas très bien écrit. »

« Nat, tu prends des cours de danse ? D’après ce que j’ai vu c’est pas du tout ton truc ! »


Mais pour chacune de ces remarques, j’ai aussi droit à l’opposé :  
 

« Nat, si y’a quelqu’un qui peut réussir avec tes idées folles c’est bien toi ! »

« Nat,  j’adore lire ton blog, j’ai vraiment l’impression de te découvrir. On sent que c’est toi. »

« Wow Nat, tu danses bien, tu as pris des cours ? »

Il y a 6 ans on m’a attribuée l’étiquette de loser. Avant ça, timide. Et sans doute bien d’autres.
Et puis il y a eu le bel Hollandais croisé au club de plongée cet hiver à Bali qui m’annonce au milieu de la discussion : « Non mais toi Nat par exemple ça se voit que t’as vraiment confiance en toi et que t’obtiens ce que tu veux dans la vie. »

Sorry what ? Nat, la timide, la loseuse ? Mais merde les gens vous pouvez pas vous mettre d’accord ?!

Comme je disais à Arnaud ce Français rencontré quelques jours avant de quitter Seattle suite à notre deep-philosophical conversation :

« Des fois je me regarde dans le miroir et je me dis : Who the hell am I ? Cette meuf à la vie sociale hyper active qui a fait en quelques mois de Seattle sa ville ? Ou bien celle qui aime passer des journées entières dans son lit à bouquiner à tel point qu'elle en oublie comment communiquer avec un être humain ? Celle qui croit au grand amour ou bien celle qui prône les relations sans lendemain ? Celle qui pleure devant la beauté d’un paysage ou celle qui boit pour mieux exploiter ses capacités autodestructrices ? Celle qui voyage seule et n’a aucun problème à parler à des inconnus ou celle qui devient rouge tomate si elle doit s’exprimer dans un cours à l’uni ? Celle qui croit que le bonheur réside dans une vie tranquille ou celle qui a tellement d’ambitions qu’elle compte bien tout risquer pour y arriver ?»

Il n’y a pas une version de Nat. Mais des milliers à explorer. Et ça c’est valable pour chaque individu de cette planète.  

 

@Reykjavik, Islande


De ces réflexions, j'en ai retiré trois choses:

1)  Le mieux c’est quand même de s’entourer de ceux qui vous tirent vers le haut ! Mais des fois c’est pas possible. Des fois ces remarques viennent de nos proches, d'amis dont on respecte l'opinion. Et je crois sincèrement que ça part d'une bonne intention.

2)  Au final, que ce soit des trucs super positifs ou le radical opposé, faut se la jouer à la bouddhiste. En mode méditation. J’ai mis du temps à comprendre ce qu’a voulu dire Adam mon hôte de couchsurfing à Portland à ce propos. Avec la méditation on observe les émotions bonnes comme mauvaises. On peut les apprécier, ou décider de les rejeter mais surtout ne pas y succomber continuellement au risque de se trouver dans un roller-coaster émotionnel. Franchement au début ça m’a moyen convaincu parce que oui, je l’admets, les roller-coasters j’aime bien ça (mais bon ça peut faire le sujet d’un autre article). Quoiqu’il en soit, quand il s’agit de commentaires à propos de ce que les autres pensent que tu es, ce qu’ils pensent que t’es capable d’accomplir ou non, je crois que la méthode bouddhiste c’est pas mal. Ca fait sens ? Pas bondir de joie au moindre compliment parce que sinon tu dois redescendre super bas quand on te dit que « ben, franchement je crois pas que tu peux y arriver hein, c’est pas toi. » Mais surtout ne pas prendre trop à coeur toute remarque négative.

3) Y’a que toi qui peut décider de ce que tu es capable de faire et qui tu veux être. Quoiqu’en disent les autres. Parce que les gens ne cesseront jamais de te réduire à une version monochrome et unidimensionnelle . Alors la seule personne à décider de ça, c’est toi-même. Et surtout si on t’a un jour appelé « loser ». Ou qu’on n’a pas cru en toi. La vérité c’est que quand tu prends des risques, perdre faire partie du jeu.

Mais quand tu réalises que tu peux te libérer de toutes ces pensées qui te retiennent de faire whatever-the-fuck-you-want, tu comprends aussi que tout est possible. Que la réalité, tu la crées comme tu veux. Que l’image que tu as de toi-même, ce n’est qu’un cocktail concocté par des années de société à étiquettes et petites boites. Et y’a de fortes chances que ce soit plus un rhum-coca sans surprises plutôt qu’une de ces créations alcoolisées islandaises au nom de ouf. Que comme Kevin Costner, t’as plutôt intérêt à faire de ces expériences passées une force. La vie est bien trop précieuse pour l’expérimenter à travers l’opinion des autres. Et chaque instant que tu perds à t’en inquiéter c’est un pas en moins vers la réalisation de tes rêves, ou tout simplement vers la possibilité de vivre la vie comme tu l’entends.
Alors commence MAINTENANT. Explore les multiples facettes de toi-même, celles que t’as enfouies depuis bien trop longtemps. Ignore tout ce que les autres disent de toi.
Réalise que rien (ni personne !) ne peut te retenir.
Et enflamme le monde entier.