Nati ou l'Imprévu

« Alexa. Play some jazz music. »

Le haut-parleur cylindrique posé sur le comptoir de la cuisine à l’américaine s’allume immédiatement à l’appel de son nom et une douce voix de femme répond :

« Playing : best of jazz music. »

D. s’approche de moi, me prend par les hanches et m’embrasse tendrement avant de retourner à la préparation du saumon. Je m’approche de la fenêtre. L’appartement se situe en plein centre ville, au neuvième étage. C’est un des ces immeubles ultra-modernes qui a participé ces dernières années à densifier la skyline de Seattle. Beaucoup s’en plaignent d’ailleurs, le phénomène de gentrification serait bien trop présent depuis la récente implantation d’entreprises telles qu’Amazon.
D. y est ingénieur depuis quelques mois et correspond parfaitement au profil type des employés de la tech qui ne cessent d’affluer dans la ville, le côté trop geek en moins. Début de la vingtaine, brillant, sans attaches, très ambitieux. Un salaire exubérant que certains ainés désapprouvent. L’arrivée de la technologie a modifié les règles du jeu. La hiérarchie n’est plus la même. Les années d’expériences restent importantes, mais plus encore le sont les compétences en informatiques et une certaine capacité d’adaptation. La vivacité d’esprit. S’en foutre des erreurs. Se planter pour mieux réussir.

« Chez Amazon c’est comme ça : on tente d’abord de résoudre le problème par tous les moyens, on avance dans le noir sans trop savoir où on va et seulement après on s’arrête pour réfléchir. »

@Seattle Skyline

Il continue à s’activer dans la cuisine. Ses gestes sont rapides, précis, efficaces. Il veut un résultat parfait. Le meilleur saumon que je n’aurais jamais goûté. Je m’assieds sur une des hautes chaises rouges derrière le comptoir pour mieux l’observer. Son t-shirt sculpte avec élégance son buste musclé et il affiche cet air concentré qui le rend si attirant.

« Alexa : augmente le son. »

La trompette de Miles Davis envahit la pièce. Je me demande si c’est lui qui a choisis le nom d’Alexa pour cette voix anonyme qui semble faire partie de son quotidien. Avec son colocataire ils tentent dans leur temps libre d’ajouter de nouvelles fonctions à Alexa afin qu’ils puissent contrôler à travers elle d’autres paramètres de leur intérieur, comme l’intensité de la lumière ou la température. Je jette un regard autour de moi : murs blancs immaculés, canapé rouge, télévision dernier cri et cartons à peine déballés. Une guitare posée au fond de la pièce, quelques livres de business ou de physique quantique sur la table basse. Une collection de whiskys au-dessus du réfrigérateur. Le repaire parfait de jeunes célibataires. J’ai l’impression d’être dans un film.

Le Saumon (délicieux!) :p


L’autre jour j’écoutais l’interview d’un millionnaire de la Silicon Valley. Je m’attendais à des histoires ennuyeuses d’investissements et autres chiffres, mais il était plutôt d’humeur à partager sa philosophie de vie et sa passion pour les livres. Et puis il a émis une théorie intrigante : on est tous le héros de notre propre film. Et il suffirait d’avoir constamment cette idée en tête pour rendre sa vie excitante. Si on se retrouve à attendre le train seul sur le quai, ça fait une scène de film terriblement ennuyeuse. Personne n’a envie d’être rappelé que ses journées sont monotones en allumant la télévision le soir. Les films ça doit vendre du rêve, de l’action et de l’amour ! Pas de banales tranches de vie. Alors quand tu attends le bus, fais tes courses, patientes dans la salle d’attente de ton dentiste c’est à toi de créer l’action du film : une chance inouïe d’être à la fois acteur et réalisateur. Et pas de n’importe quelle histoire… celle de ta vie !

Du coup si t’hésites à parler à la jolie brune assise en face, oublie les autres autour, c’est que des figurants anyway. Concentre-toi plutôt sur le héros (toi en l’occurrence !) : est-ce qu’on aurait envie de suivre ses aventures ? Si la belle brune lui répond il aura peut-être la chance de trouver l’amour ! Ou une amitié inattendue. Ou encore une nuit torride qui restera à jamais gravé dans sa mémoire. Et puis si la belle le rejette, au moins il se sera passé quelque chose. Le stress, un semblant d’espoir, l’excitation d’avoir osé, et enfin, la honte. Ca fait un peu mal, mais on oublie vite. No regrets comme ils disent. La vie il l’aura vécu à fond.

Hammering Man @ Seattle Art Museum


Ma rencontre avec D. s’est passée comme dans un film. J’étais arrivée le matin à Seattle par le train de nuit depuis San Francisco et j’avais eu l’excellente idée de m’inscrire à un cours de danse le soir même. Non pas que je tenais à tout prix à me déhancher à peine débarquée, mais je me connais trop bien : ma nature introvertie et paresseuse m’oblige depuis longtemps à adopter des stratégies pour m’inciter à sortir du lit. Comme m’inscrire à toutes sortes d’activités avant même d’avoir mis les pieds dans une nouvelle ville.

« C’est astucieux d’avoir aménagé des casiers pour nos affaires ! Je me voyais déjà les balancer dans un coin. A propos, je m’appelle D. et toi ? »

« Haha oui, pareil ! Moi c’est Nat. Sorry pour mon anglais approximatif, c’est pas ma première langue. »

« T’inquiètes, j’ai l’habitude. Tu viens d’où ? »

« De Genève en Suisse: je parle français. »

« No way ! J’y étais cet été ! Tu habites à Seattle depuis longtemps ?»

« Heu non, pas vraiment. Je suis arrivée ce matin. »

C’est alors que je réalise l’étrangeté de la situation. Je me dis qu’il doit me prendre pour une folle, mais étonnamment il a plutôt l’air charmé. Et puis le cours commence. C’est un cours de West Coast Swing, aussi considéré l’une des danses de société les plus difficiles à apprendre. Contrairement à la valse ou au cha-cha-cha par exemple, cette danse laisse beaucoup de place à l’improvisation. Les meilleurs danseurs de West Coast Swing sont très créatifs et possèdent une connaissance avancée du rythme et de la musique, de manière à ne pas être déstabilisés par les nombreuses variations susceptibles de survenir au cours d’une danse.
D. me saisit par la main et il m’entraine sur la piste. Il semble très sûr de lui.

« Wow, you’re a good leader ! »

« Yeah, I know. Thanks. »

@ San Francisco

Après le cours il m’invite à boire un verre dans un bar pas loin de l'école, où un groupe de jeunes musiciens enchaînent les classiques de Bill Evans et John Coltrane. J'apprends alors qu'il est passionné de jazz, aussi doué en musique qu’il l’est avec les ordinateurs, et sait jouer plusieurs instruments.

« La musique c’est très logique. Pas étonnant que de nombreux scientifiques soient aussi de talentueux musiciens ! ».

On s’embrasse après quelques verres de malbec ou de merlot. Et pour les deux mois qui suivent, on entre dans le type de relation que nous connaissons peut-être les deux un peu trop bien. Il sait que je ne suis pas là pour longtemps. Je sais qu’il ne recherche rien de sérieux. Avant Seattle il a effectué des stages de 4 mois dans plusieurs villes. Il a appris à changer d’environnement constamment, se recréer un cercle d’amis, et puis s’engager dans des relations de courtes durées, presque condamnées d’avance. Par chance, c’est aussi ce que je connais le mieux. Du coup même pas besoin d’en discuter. Le contrat est déjà limpide.  

Ce fameux contrat officieux qui n’était peut-être pas si courant du temps de nos grands-parents, mais toujours plus commun à l’ère de la mondialisation. Ce contrat qui donne l’illusion de relations amoureuses sans pour autant compromettre les plaisirs de la vie de célibataire. On se verra deux fois par semaine. Pas plus, ça risquerait de compliquer les choses. Et puis on mène des vies bien trop chargées. On ira à des rendez-vous, au restaurant, dans des bars, voir même à la patinoire. On se promènera dans la ville en parlant de tout et rien. On passera parfois la nuit ensemble, mais pas toujours, on risquerait de s’attacher : souvent la soirée suffit. Pas de place pour les drames, les grandes déclarations, les disputes inutiles. Rien de tout cela n’est inclus dans l’arrangement. On sait exactement dans quoi on s’engage, et c’est rassurant. Les deux partis sont satisfaits, le contrat pratique et facile.

We only sign up for a good time.

C’est un peu comme la technologie: à l'image des relations sans engagement, elle répond à certains besoins et s'adapte à un emploi du temps chargé, sans cesse en mouvement. Toutes deux facilitent la vie pour n'en garder que le meilleur. Plus besoin de prendre soin des vinyles, et s’assurer que le tourne-disque est en bon état. Alexa ne tombe presque jamais en panne. Plus besoin de prendre le temps de voir ses proches : un sms suffit. Avec la technologie je peux arriver dans une ville inconnue sans aucune préparation : grâce au wifi et à Google Map je trouve rapidement mon chemin. Je connais le résultat des photos digitales immédiatement, et ne choisis que celles qui me plaisent. Tout est orchestré pour un minimum d'imprévus.

@ Experience Music Project, Indie Game Room, Seattle

Pourtant je suis parfois nostalgique du temps d’avant.
Tu sais, le temps où on attendait avec impatience le développement des photos pour découvrir avec surprise que la moitié d’entre elles sont complètement ratées. Où le trente-trois tours déconne soudain sur la meilleure chanson de l’album tellement on l’a écouté. Le temps où je dessinais à la main des esquisses de cartes dans mon petit carnet orange avant de me rendre dans une nouvelle ville. Et puis inévitablement je me perds quand même et dois demander mon chemin à des inconnus avec qui je parviens à peine à communiquer, mais qui m’invitent le lendemain à diner chez eux. Le temps où on ne choisissait pas les livres selon leur classement Kindle, mais parce qu’on les trouve par hasard sur une île en Malaisie et qu'on leur apporte alors une importance toute particulière même s’ils sont écrits par un auteur inconnu et que l’intrigue n'a ni queue ni tête (réflexion faite, les bouquins des fois c’est encore comme ça que je les choisis :p). Où on passait des soirées à se raconter des histoires d’horreur farfelues, plutôt que de se réunir comme des zombies autour du même écran.

L’imprévu faisait partie du jeu, tout comme les complications. Le temps n’était pas si important. Et puis de l'histoire, personne n'en connaissait la fin.

Un soir je demande à D. s’il croit au grand amour. Je sais que je peux parler librement de ça avec lui, tellement le contrat est stérile et sans risques.

« Le grand amour ? Bien sûr que j’y crois ! »

Ca me laisse songeuse. On reste silencieux quelques minutes à observer le plafond.
D. est très ambitieux, et son projet le plus fou est d’être l’un des premiers colonisateurs sur mars, chose rendue probablement possible dans une vingtaine d’années grâce au célèbre entrepreneur Elon Musk. Je me demande quel genre de femme suivrait un homme sur mars. Peut-on être martien et amoureux ?

Near Pioneer Square, Seattle

« X-Box : allume-toi. X-Box allume-toi. X-Box, allume-toi. »

Rien à faire, aujourd’hui X-Box ne répond pas. X-Box fait des siennes. Alexa est bien plus docile je trouve. Peut-être a-t-elle un faible pour D.

« Nat, c’est une machine, Alexa n’a pas de sentiments. »

(Une fois quand D. s’est absenté j’ai quand même voulu vérifier : elle m’a confirmé avec froideur qu’elle n’était pas capable d’aimer et ça m’a rendu pensive : est-ce que moi je le serai un jour ?)  Après une dizaine de tentatives, il se résigne à se lever du canapé pour allumer l’X-Box à l’ancienne.

Avec l’aide de la technologie ou non, l’essentiel c’est d’inviter l’imprévu. Que l’on suive un chemin sur Google Map ou sur une carte griffonnée à la main, on peut toujours s’arrêter pour demander l’aide de quelqu’un. Et puis même la technologie n’est pas infaillible (sauf peut-être Alexa). Les relations sans attaches ne le sont pas non plus.

Il y a eu cette fois au bord du lac où j’ai voulu y mettre fin. J’en avais marre de son arrogance, et de ne pas me sentir comprise. Si c’était censé être une relation facile et sans soucis, j’aurais peut-être dû choisir un type avec un égo raisonnable et moins centré sur lui-même. Il a été surpris. Il ne s’y attendait pas. Alors on s’est assis dans un Starbucks et on a parlé pendant des heures.
Je lui ai dit que j’avais aussi besoin d’être entendue. Il m’a dit qu’il savait qu’il n’était pas doué pour ça. Qu’avec son travail et ses ambitions, il était habitué à identifier un problème, le comprendre et tenter de le résoudre à tout prix. Je lui ai dit qu’avec les êtres humains c’était différent, que parfois il suffisait d'écouter.

Après cet épisode les choses ont changé. Pas les termes du contrat, mais son application. Il était plus attentif, et j’ai tenté d’apprendre de nos différences. Au final, rien n’est si prévisible. Et même si la fin l’est, l’essentiel c’est d’avoir profité du voyage. Trop cliché si je compare ça à la vie (et sa fin inévitable) ? Encore que pour D., rien n’est moins sûr. Il pense pouvoir trouver un moyen de faire survivre son cerveau de génie encore quelques siècles. Même s’il doit passer par la cryogénisation.

Vendredi passé je buvais un verre avec mon amie Russe qui habite depuis une quinzaine d’années aux Etats-Unis. Quand elle n’était pas occupée à raconter à des Américains ébahis comment elle avait dû fuir son pays parce qu’elle était recherchée par les services secrets (c’est une conteuse hors pair, ils se font avoir à chaque fois ! parfois je me demande même si cette version n’est pas la vraie), elle me confie entre deux bières que son voisin a un faible pour elle.

« C’est un américain d’une cinquantaine d’années. Jamais marié, même job depuis des années. Ses journées c’est métro-boulot-dodo. Enfin voiture-boulot-bouffer-dodos. On est aux States hein. Il n’a jamais voyagé, sauf une semaine par année où il va toujours sur la même plage touristique au Mexique, probablement remplie par d’autres Américains à la peau rougissante qui arborent avec fierté un sombrero multicolore. Il n’a jamais eu de loisirs, d’intérêts particuliers. Ses journées sont les mêmes depuis trente ans. Tu imagines ? Se lever tous les matins et vivre inlassablement la même journée? »

Ca me rappelle ce film que mes parents adorent, où Bill Murray joue un type qui est condamné à vivre chaque jour la même journée que la veille. Littéralement. Bon il en profite pour gagner le cœur d’une femme, et tout est bien qui finit bien. Pas sûr que mon amie Russe se laisse séduire aussi facilement.

@Downtown Seattle

« Tu sais Nat, te rencontrer me donne envie d’être encore plus spontané dans la vie ! On sait jamais ce qui peut arriver quand on prend des risques. »

Pour une fois je suis d’accord avec D. Même si la fin était prévue d’avance, it's been one hell of a ride. Une bien belle expérience. J’ai beaucoup appris, sur lui, sur l'univers de la tech, sur la musique, sur moi aussi. La dernière nuit passée ensemble, on est presque plus complices qu’à l’habitude. On rigole beaucoup. Le lendemain il me prépare un petit déjeuner en chantonnant. Comme quoi, Alexa n’est pas si indispensable. Alors que je m’apprête à partir, D. m’arrête:

« Attends, je crois que c’est la dernière fois qu’on se voit. »

« Oui, probablement. C’était un plaisir de faire ta connaissance D. Take care ! »

« You too Nat, all the best ! »

On s’embrasse une dernière fois et je quitte l’appartement. Une fois devant l’ascenseur, j’appuie distraitement sur le mauvais bouton : j’avais oublié, dans cet immeuble il faut d’abord entrer la destination. La bonne destination. Une fois celle-ci sélectionnée on ne peut plus revenir en arrière. Je me retrouve alors dans le garage. Mais plutôt que de reprendre l’ascenseur je m’aventure entre les voitures, et finit par trouver mon chemin. Une fois dehors, je marche en souriant dans les rues de Seattle. Il est neuf heures du matin et il fait grand beau : le soleil est de sortie. Je sors mes écouteurs et mon téléphone, et je profite de cette promenade matinale en écoutant un de mes morceaux préférés.
Au final, la technologie c’est pas si mal. Les relations de courtes durées non plus. Quant à l’imprévu c'est encore mieux. Je me souviens alors de cette citation trouvée sur le mur de notre salle de danse :

@Century Ballroom, Seattle

 

Et je me dis qu'être l'héroïne de son propre film, c'est vraiment, vraiment bien.