Nati ou le "What if?"

« Mais y’a un truc que je comprends pas… tinder, les sites de rencontre tout ça c’est bien joli comme tu voyages tout le temps, mais il se passe quoi si le courant passe vraiment bien ? Si tu te demandes … what if? What if he could be the one ? »

Le what if ? c’est une des raisons pour lesquelles je suis venue à Seattle. Le what if ? c’est moi qui accepte d’être vulérable pour une fois. Le what if ? c’est avoir envie de croire aux contes de fée. Le what if c’est se dire que merde , pourquoi pas, et si j’allais voir si la culture qui favorise l’idée du grand amour n’est pas faite que de vent. C’est avoir envie de participer à ce qui fait chavirer le cœur de chaque habitant de cette planète, ce sentiment qui nous fait sentir humain plus jamais.

Je suis une éternelle romantique. Quand j’ai commencé à parcourir le monde, je me disais que parmi les sept milliards d’individus il y aurait sans doute quelqu’un fait pour moi. Que statistiquement il n’y avait que peu de chance que je le trouve dans la même ville où j’ai grandi. Que plus je voyageais, plus j’augmentais les chances de trouver le Grand Amour.

Couple d'inconnus qui se disent aurevoir sur le quai d'une gare quelque part entre San Francisco et Seattle


Il y a deux ans j’ai été mise en contact avec le fils d’un ambassadeur nord-coréen. J’étais censée l’aider avec le français et son intégration à Genève, comme je maitrisais plus ou moins sa langue maternelle. Il n’a pas dit un mot lors de notre première rencontre. La deuxième fois j’ai insisté pour qu'on se promène ensemble, il paraît que marcher fait parler ! La troisième fois il avait l’air plus détendu et riait à mes blagues maladroites. Et puis lors de notre quatrième rencontre, on a réussi à communiquer. On ne pouvait évidemment pas parler de politique, ni d’économie, ni de son dictateur, ni de l'avenir de son pays. Mais on pouvait parler d’amour. On pouvait partager ce que c’était de ressentir son cœur qui bat à l’approche d’une personne qui nous plaît. Partager les douleurs du rejets, et les joies d’un amour réciproque. Les papillons dans le ventre du début d’une relation, et la sensation d’être enfin accepté entièrement, sans concessions. Il m’a parlé de son premier amour, une nord-coréenne au caractère fougeux qu’il avait courtisé pendant plusieurs mois. Leur premier baiser derrière un immeuble de Pyongyang, et leurs longues lettres échangées alors qu’il était parti effectuer son devoir auprès de l’armée nationale. Ses craintes quant à trouver « la bonne », et son désir d’avoir un jour une famille et des enfants.

J’ai partagé avec lui la fois où je suis tombée amoureuse en Argentine: cette fois où l'amour m'a offerte des ailes si grandes que j’ai suivi un inconnu en Bolivie. J’ai partagé avec lui mes craintes sur l’intimité, mes rêves du grand amour et mon crush sur ce beau gosse mystérieux du cours de géographie humaniste. Je lui ai confié mon côté obscur qui m’empêche d’être dans une relation sérieuse, et celui où j’ai envie de m’investir à cent pour cent, tellement j’ai de l’amour à donner, à ne plus savoir qu’en faire.

Ensemble on a bu du soju en admirant les reflets du Four Seasons sur le lac Léman. On s’est promis de se retrouver un jour, une fois mariés, avec des enfants. On s’est promis d’organiser un grand dîner, nos deux futures familles réunies, en Suisse ou en Corée du Nord. On a souri à cette pensée, aussi improbable soit-elle. Grâce à lui j'ai compris qu'au delà des barrières culturelles, les êtres humains sont tous les mêmes: peu importe que l'on soit Suisse ou Nord-Coréen, tomber amoureux c'est universel.

@ Argentine, 2013

Pourtant ce soir je suis triste. Ce soir je noie mon chagrin dans l’alcool. Ce soir j’ai compris qu'une partie de moi avait poursuivi un idéal romantique jusqu’aux Etats-Unis, et qu’un idéal reste un idéal. Je pense qu’au fond de moi je le savais déjà. Je sais que si la littérature à l’eau de rose marche si bien, c’est parce que jamais dans le real world, les choses se passent comme on le voudrait. Que les films et les chansons nous vendent une idée de l’amour qui est parfois trop éloignée de la réalité. Ceux où les sentiments sont si forts, que deux individus mis à nus sont prêts à tout sacrifier l’un pour l’autre. Où l’on a pas peur d’affirmer haut et fort que l’on aime une personne jusqu’à en crever.

Bondfire @ Golden Park, Seattle

J’en avais le pressentiment, mais ce soir ça m’a frappé en pleine figure. Un ami m’a dit un jour qu’on ne pouvait jamais comparer ses souffrances avec celles d’autrui. Ce que l’on expérimente au moment même peut faire si mal qu'on ne sait même plus pourquoi continuer. Et si l’on tente d'expliquer à quelqu’un, il y a toujours le risque de se voir incompris. « bah ce sont des choses qui arrivent, au moins tu ne meurs pas de faim ! »
Ce soir j’ai mal. Ce soir j’aimerais presque mourir de faim. Ce soir j’ai réalisé que cet homme que j'imaginais parfait, ne l’était pas pour moi. Que l’amour n’est pas ce que la littérature m’avait fait croire. Ou peut-être que si, c’était exactement ça : qu’avec l’amour il n’y a pas de fin heureuse. Que je ne suis qu’une de ces nombreuses Bovary au destin aussi ironique que malheureux. Et que par conséquent, je suis peut-être plus amoureuse de l'idée de l'amour que je ne le serai jamais de quelqu'un d'autre.  J’étais persuadée que l'une des épreuves les plus difficiles de la vie, c'était voir des individus que l’on a appris à aimer venir et s’en aller. Or cette fois-ci j’ai appris qu’il y avait plus difficile encore : accepter que l'idéal d'un amour romantique n’existe probablement pas. Que l’idée de l’amour inconditionnel entre deux êtres humains, celui avec un grand A, n’appartient peut-être qu’au monde fictionnel.

 

@ Portland

 

Celine:  "My grandmother, she was married to this man, and I always thought she had a very simple, uncomplicated love life. But she just confessed to me that she spent her whole life dreaming about another man she was always in love with. She just accepted her fate. It’s so sad."

Jesse: "I guarantee you, it was better that way. If she’d ever got to know him, I’m sure he would have disappointed her eventually."

Celine: "How do you know? You don’t know them."

Jesse: "Yeah, I know, I know. It’s just, people have these romantic projections they put on everything. That’s not based on any kind of reality."

Extrait de: "Before Sunrise", 1995

 

@ Bolivia, 2013

Je ne regrette pas d’être allée expérimenter le what if.

Même si je ne suis pas sûre du meilleur chemin à suivre: rêver jusqu’à la mort d'une potentielle relation avec quelqu'un que l'on finit par idéaliser, ou bien tenter le destin et voir son imaginaire du grand amour temporairement s'évaporer.

Je n'ai pas vraiment de réponse.

Un des dernières expressions anglophones qu’il m’a enseigné : « leave everything on the field ».

En sport : avoir tout donné sur le terrain.

En amour : pareil. Même si c’est pour réaliser que l’amour, comme on en a toujours rêvé, n’existe peut-être pas.

Seattle Family!

« Mais Nat, si tu n’étais pas venue à Seattle tu ne nous aurais pas connu ! »

Parce que oui si je n’étais pas venue à Seattle je n’aurais pas rencontré Kaylee, cette Américaine amoureuse de l’europe, des kits kats et des sciences environnementales qui tente d’oublier sa rupture récente avec sa petite amie de Boston. 
Je n’aurais pas rencontré Matteo, ce merveilleux Italien qui a quitté sa carrière dans l’immobilier, sa petite amie qu’il aime encore, et son village auquel il est si attaché pour parcourir le monde.
Je n’aurais pas non plus eu la chance de connaître Mel, cette mystérieuse Texane à la voix douce, farouchement indépendante et passionnée de philosophie qui finance sa soif de découverte du monde grâce au soutien d’hommes fortunés qui ne cessent de tomber sous son charme.
Je n’aurais pas pu connaitre Pongpat, ce Taïlandais au passé secret qui préfère les hommes et prétend ne pas vouloir de relations sérieuses même s'il déborde de tendresse. 
Jon, cet Australien au sourire charmeur et à l’âme d’enfant qui sait si bien écouter et avec qui j'ai développé une formidable amitié.
Sasha, ce Japonais-Américain extravagant, expert en cérémonie du thé qui aime partager ses théories sur la physique quantique et le destin de nos sociétés à venir.
Julie, cette jolie Canadienne qui dévore au moins un bouquin chaque jour et qui semble déjà avoir tant compris sur la vie.
Chris, cet Américain gay flamboyant aux anecdotes étonnantes sur ses rencontres avec les stars hollywoodiennes alors qu’il organisait des soirées à la Great Gatsby dans les nombreuses maisons qu’il a vendues avant de tout quitter pour parcourir le monde en partageant ses talents culinaires.
Ryan, l’artiste rêveur de Chicago, éternellement de bonne humeur qui ne cesse de me surprendre par la sagesse de ses paroles.
Wataru, ce japonais de Kobe aimé de tous et pourtant difficile à cerner, maître en l'art d'improviser des mets raffinés qui en quelques jours seulement a su apprivoiser chacun des habitués des bars environnants.

Et tous les autres.

Avec eux je suis bien. Avec eux j’ai le sentiment d’avoir trouvé une seconde famille loin de chez moi. On s’accepte les uns les autres, avec nos différences, sans conditions. Et ça c’est tout aussi précieux que la plus passionnée des histoires d’amour.

@ Los Angeles

Et puis de ce charmant Américain,  je garde en moi de merveilleux souvenirs. Tous ces moments passés ensemble où le temps s’est arrêté, et plus rien ne semblait compter, si ce n’est chaque seconde à ses côtés. Où ces grandes questions qui rendent la vie tellement compliquée, ne semblent plus si importantes, parce qu’être là, avec lui, c’était tout ce qui comptait. Ces fois où j’ai ri si fort que j’en avais mal aux poumons, et ces nombreuses étreintes qui valent toutes les expériences du monde. Ce jour où l’on a bâti ensemble une cabane et où il m’a confié ses plus noirs secrets. Ses yeux. J’étais certaine de toucher un bout de son âme en regardant à travers. 

Je sais que je resterai une éternelle romantique. Et que lentement, petit à petit, j'apprendrai à redescendre sur terre et à aborder les relations amoureuses avec plus de maturité. Mais malgré tout, je pense que jamais l'on ne devrait cesser de prendre des risques, surtout en amour! 

Car comme le chante Edith Piaf avec son jeune et dernier amant:

"En somme, si j'ai compris
Sans amour dans la vie,
Sans ses joies, ses chagrins,
On a vécu pour rien?

Mais oui regarde moi,
A chaque fois j'y crois
Et j'y croirai toujours..
Ca sert à ça l'amour!"

Édith Piaf et Théo Sarapo, 1962

Ca reste entre nous, mais demain j'ai un rendez-vous: qui sait, cette fois-ci he might be... the one? ;-)