Nati ou la fameuse Zone de Confort

J’ai toujours vécu dans les extrêmes. Faire des semaines de 50 heures dans un job merdique pour mieux dépenser en folles soirées une fois à Séoul. M’enfermer dans ma chambre des semaines entières pour dévorer une vingtaine de bouquins, puis refuser tout contact avec la littérature pendant plusieurs mois. Ne pas dire un mot en classe, mais réciter un poème devant l’audience entière du cirque Knie, ou encore participer avec passion aux cours de diction du collège. Me rendre au fitness 2 heures par jour sur une durée de 6 mois, puis tout laisser tomber du jour au lendemain pour diverses et obscures raisons. Oublier à quel point j’aime la danse, ne pas la pratiquer pendant 5 ans, avant de m’inscrire à tous les cours possibles et imaginables dans la région Genevoise.  Décider que JAMAIS PLUS JE NE VOYAGERAI et pour marquer le coup me rendre à Bali afin d'obtenir un diplôme de plongée malgré ma claustrophobie. M’asseoir au premier rang à chaque leçon universitaire et écouter avidement le prof, puis décider d’attendre la dernière nuit avant l’examen pour redécouvrir la matière. Boire sans plus savoir m’arrêter, ou me cantonner au thé chaud le weekend suivant.

Bar tendance @ Capitol Hill, Seattle

Alors forcément tout quitter en Suisse pour m’improviser un futur à l’étranger m’est apparu comme la solution la plus évidente après une longue réflexion post - crise des 25 ans. Seulement ça fait peur. Vraiment peur. Comme dit une Australienne que j’ai rencontré l’autre jour, « Oh yes it’s freaking terrifying! But staying at home was even scarier for me » .

Je pense que l’on a tous différentes manières de concevoir notre petit bout de chemin sur cette planète. Différentes manières d’avancer, de grandir, de changer, de créer son identité et de trouver un sens à l'existence dans ce grand univers.

J’ai construit une grande partie de mon identité en voyageant. Evoluer dans un environnement nouveau, devoir réapprendre les codes, s’adapter à tous types de situations me donne la sensation d’acquérir lentement un super-pouvoir, une sorte d’invincibilité. Cette obsession qui me pousse constamment hors de ma zone de confort c’est pour moi le seul moyen d’avancer. Plus je suis sans repères, plus j’ai l’impression d’avoir le contrôle sur ma vie. Ironiquement, voyager devient alors presque confortable et c’est par d’autres moyens que je cherche sans arrêt l’inconnu.

@San Diego

Les êtres humains sont naturellement attirés par le confort, et je ne suis pas une exception, bien au contraire. Lorsque j’ai quitté la Suisse j’ai eu l’impression d’être déracinée. Arrachée de mon monde, de mes proches, de tout ce que je connaissais si bien et qui me rend vraiment heureuse (certes, certes, de mon bon vouloir !). Probablement parce que c’est la première fois que je n’ai pas de date de retour.

Je me souviens de cette théorie sur la pauvreté que l’on nous avait enseigné à l’université. La pauvreté serait un concept relatif : on ressentirait d’autant plus le phénomène si ceux qui nous entourent sont plus aisés que nous. C’est la comparaison avec l’environnement direct qui accentue le mal-être. Un exemple un peu moins discutable serait celui du bonheur : être malheureux au milieu d’un groupe de personnes débordant de bonne humeur est d’autant plus difficile que de l’être au sein d’une communauté de gens malheureux (ce serait tout de même une communauté bien étrange !)

Il y a une dizaine de jours un individu est entré dans ma vie. C’était la nuit d’Halloween, il était 4 heures du matin et j’étais assise par terre occupée à avaler des nouilles instantanées en ayant une discussion animée avec deux soldats américains à propos de leur stationnement en Corée. Soudain un type a surgit de nulle part et s’est assis en face de moi avec un grand sourire. J’avais un peu d’alcool dans le sang, mais je crois que c’est autre chose qui m’a immédiatement apaisée chez lui. C’était comme si on s’était connu depuis toujours. Comme le frère que je n’avais jamais eu. Passer du temps en sa présence c’était rentrer à la maison. Je me sentais bien, en territoire connu.

Ensemble on est parti escalader le mont Rainier dans les alentours de Seattle, avec l'espoir d'atteindre les lacs du sommet.. Maillots et serviettes de bain dans le sac, c'est avec surprise que l'on a découvert un paradis hivernal! S'est ensuivi une marche folle et magique dans la neige au milieu des skieurs.

Et de la même façon que la notion de pauvreté peut être relative,  la solitude l’est tout autant : son arrivée m’a rappelée à quelle point mes choix de vie me font parfois sentir terriblement seule.

Je fais la connaissance de nombreuses personnes chaque jour. J’aime entrer dans de grandes discussions avec des inconnus et partager des idées sur le sens de la vie avec des amis de passage. J’aime cette sensation de proximité éphémère, ces échanges sans lendemain qui participent à ce chaos continuel au sein duquel je me sens bien. J’aime savoir que je peux gérer le flux de ces relations à ma façon et toujours rester sur la trajectoire que j’ai déterminée.

Mais avec lui c’était différent. C’était la première fois que j’autorisais quelqu’un à entrer dans mon petit univers. Il a su m’écouter comme personne ne l’avait jamais fait auparavant. Ma nature introvertie m’impose habituellement un certain nombre d’heures ou je recharge mes batteries de mon côté. Or je ne sais pas trop comment, il a su entrer dans ma bulle sans même que je ne m’en aperçoive.

« J’ai lu quelque part qu’il y a un moyen d’apprivoiser les introvertis : il faut s’adapter à leur énergie et ne pas les forcer à parler. Se contenter d’être là. »

Coucher de soleil @ Seattle

Pour lui j’étais retournée dans la zone de confort. Je ne n’étais plus cette héroïne prête à partir à la conquête du monde, je n’étais plus en contrôle : j’étais retournée du côté obscur de la force, et j’appréciais simplement le sentiment d’extrême familiarité que me procurait notre amitié, en délaissant pour une longue semaine mes autres priorités. Je me suis laissée portée par le courant, et damn, c’était drôlement bien !

Il y a quelques jours il est reparti de Seattle et je suis redevenue cette créature un peu solitaire qui se nourrit de l’inconfort pour grandir et aller de l’avant. La vieille de son départ je me sentais abattue, mais une fois venu le temps des adieux, c’est presque avec soulagement que je lui ai dit au revoir.

Ce n’est pas évident de trouver une façon de vivre qui s’accorde à nos valeurs et à nos rêves. Si seulement il y avait un mode d’emploi !
Mais je me dis qu’au final, tant que l’on fait en sorte de créer un écosystème qui soutienne ce que l’on veut accomplir dans ce monde, faire place à une certaine forme d’imprévu et se laisser de temps à autre porter par la vie, fait entièrement partie de notre (pas si) court passage sur terre. En particulier si c’est pour faciliter la naissance d’une formidable amitié.