Nati ou l'Aérodromophobie

Je hais l’avion. Je fais partie de cette proportion non négligeable de la population qui trouve plus qu’inconfortable l’idée de passer une dizaine d'heures enfermée dans une boite en métal à 11 kilomètres du sol. Je sursaute au moindre bruit inconnu, que se soit un de ces « ding » ou « dong », le moteur qui change soudainement d’intensité, et même le silence qui me paraît terrifiant dans les hauteurs. J’épie les hôtesses de l’air pour détecter tout signe d’inquiétude sur leur visage, je tente d’analyser la voix du pilote aux rares annonces, je surveille les passagers qui semblent passer trop de temps aux toilettes en priant qu’il s’agisse d’une situation de petite vessie ou de diarrhée aiguë.

Je sursaute au moindre tremblement de l’appareil, et si le signal « attachez vos ceintures » s’illumine, je suis certaine que c’est la fin.

Je me console avec les nombreuses pauses repas qui parfois me donnent plutôt l’impression de servir de dernier souper d’un condamné, et je veille à accompagner le tout de vin rouge dans l’espoir d’être libérée de mes pensées sordides.

Lorsque l’on s’approche de l’atterrissage, je ne sais pas si je dois être soulagée que le vol touche à sa fin ou si je dois garder en tête que c’est l’instant le plus délicat pour les pilotes. Et quand enfin l’avion se pose sur la terre ferme, je crispe les poings jusqu’à « l’arrêt complet de l’appareil », où je commence enfin à revivre, en savourant la joie d’être rescapée d’une potentielle catastrophe. Une fois à l’extérieur je sautille comme une gamine, j'ai conscience comme jamais de la chance d'être en vie et je pense avec tendresse à tous mes proches pour qui le jour de mes potentielles funérailles n'est pas encore arrivé.

A l'aéroport de Francfort le staff se déplace à vélo! 

A l'aéroport de Francfort le staff se déplace à vélo! 

J’écoutais une fois à la radio l’écrivain Laurent Mauvignier (auteur du roman « Autour du monde ») qui parlait de sa peur de l’avion : « Que voulez-vous, la même imagination qui me permet d’écrire des romans, c’est aussi celle qui me dit : cette fois c’est sûr ça va tomber sur moi ! »

Je maudis cette foutue imagination dans ces moments là. Mais cette fois-ci c’est différent. Cette fois-ci je quitte Genève sans date de retour. Je ne pars plus pour « découvrir le monde », «échapper à la grisaille genevoise» (quoiqu'il y a un peu de ça aussi),  ni même pour partager de folles aventures avec des Australiens au fin fond de la Bolivie (bien que ça ne me déplairait quand même pas hein, on s'entend :p).

Non, cette fois je pars pour tenter de réaliser mes nombreux projets délirants, construire une carrière approximative, (du moins trouver un moyen de gagner ma vie sans devoir passer par la case «vrai travail »), et quand même essayer de devenir une adulte responsable (j'imagine ma maman sourire un poil ironiquement à ces mots - elsker dig lille mor! )

Groenland vu du Ciel… Ambiance presque lunaire non? 

Groenland vu du Ciel… Ambiance presque lunaire non? 

Je repensais à l'interview d’une femme dont le fils est mort alors qu’il exerçait une mission en tant que correspondant de guerre. Elle expliquait qu’il n’avait pas peur, ou du moins que sa peur était différente car tous les matins il se levait pour réaliser ce qu’il avait toujours voulu faire.

La comparaison est peut-être osée, mais prendre l’avion avec la certitude que cette fois je pars pour réaliser mes rêves est une expérience différente.

J’accepte la peur parce qu’elle fait partie de ce que je veux accomplir. J’entre dans l’avion en souriant aux hôtesses, et je reste étrangement calme lors du décollage. Je plaisante avec l’américaine assise à ma droite sur les maladresses de l’annonce du pilote. Je ne peux m’empêcher de remarquer le ton responsable et enjoué de l’équipe à bord, mais c’est peut-être juste parce que je me sens bien. Lorsque le plateau repas arrive, je demande un verre de jus de pomme à la place du vin rouge. Je suis émerveillée par les paysages que nous survolons et je me rappelle pourquoi j’avais choisi d’étudier la géographie. Je savoure la magie du Groenland vu du ciel. Et quand le pilote annonce l’atterrissage imminent à Seattle, pour la première fois depuis bien longtemps, c'est avec une excitation encore jamais ressentie que je profite de la descente jusqu’au sol.