Nati ou l'Espace-Temps des Auberges de Jeunesse

La première fois que j’ai passé la nuit dans une auberge de jeunesse c’était à Paris, l’année de mes 18 ans. Je ne savais pas trop à quoi m’attendre (l’idée de partager une chambre avec une dizaine d’inconnus me semblait un peu farfelue !) mais c’était la solution la moins chère pour passer quelques nuits dans la capitale française.

Après m’être perdue dans les ruelles Montmartre, j’ai finalement découvert la petite porte rouge qui marquait l’entrée du hostel (nom anglais pour auberge de jeunesse) parisien.

Je suis très sensible à l’atmosphère des espaces fermés (à tel point que je peux parfois passer des heures à chercher un bar ou café qui me paraisse suffisamment accueillant !), mais à mon grand étonnement j’ai immédiatement été séduite par l’ambiance particulière des lieux. Quelques drapeaux du monde accrochés aux murs, deux-trois chaises et un canapé; et puis surtout une jolie cour intérieure où des voyageurs de passage se relaxaient sur des hamacs en échangeant des anecdotes de leurs aventures aux quatre coins du monde.

L'auberge de jeunesse la plus classe du monde, installée dans un bâtiment du 19ème à Sacramento. J'ai passé des soirées à écrire sur ce canapé tout en sirotant du thé comme une grande dame :p

En entrant dans la chambre, j’ai été surprise par le nombre de lits à étages qui avaient été installés dans cet espace déjà exigu ! Des affaires étaient éparpillées un peu partout, et dans la minuscule salle de bain shampoings et brosses à dents trônaient autour du lavabo.

Alors que je venais tout juste de m’asseoir sur le lit qui m’était attribué, un Américain au sourire charmeur entre dans la chambre.

« Hey lovely, what’s your name ? »

« Moi c’est Laura, et toi ? »

« I’m Matt and I’m from the States ! »

Je ne le sais pas encore, mais c'est une rencontre qui va changer ma vie.

« Qu’est-ce que tu fais à Paris Matt ? »

On venait de s’installer dans une petite pizzeria sur l’initiative de Matt avec mon amie allemande Sarah qui m’avait rejoint quelques heures plus tard dans l’auberge. Je n’en revenais toujours pas de la facilité avec laquelle nous étions sur le point de partager un repas italien avec un inconnu dans une ville où nous venions à peine de débarquer.

« J’ai fini un bachelor il n'y a pas très longtemps, avec spécialisation en journalisme. J’ai ensuite bossé quelques mois pour le journal local mais ça ne me plaisait pas plus que ça. Et puis j’ai entendu parlé de la possibilité d’aller enseigner l’anglais à l’étranger ! La solution facile pour voyager et vivre un tas de nouvelles aventures dans des contrées lointaines, tout en gagnant de l’expérience dans l’enseignement : que demander de plus ? Le mois prochain je commence dans une école en Espagne. Mais avant ça j’ai un mois pour parcourir l’Europe et prendre du temps pour écrire mon blog. Je suis tellement content d’avoir pris cette décision ! »

Voyage ? Ecriture ? Vivre à l’étranger ? Ne pas suivre le chemin tout tracé mis en place par le système de nos sociétés actuelles ?

Je me souviens encore de cet échange avec Matt comme si c’était hier. Jamais il ne m’était venu à l’esprit qu’il était possible de vivre sa vie différemment ! De la même façon que je n’aurais jamais cru possible de pouvoir partager un repas et une discussion si sincère avec un type rencontré quelques heures auparavant. La longue crise existentielle qui avait suivi mon passage à l’âge fatal de 18 printemps venait de prendre fin. Matt avait ouvert une porte vers une vie d’infinies possibilités, et elle n’était pas prête de se refermer.

Ce fut aussi le début de ma passion pour les auberges de jeunesses et l’exploration de leur espace-temps si particulier.
Pénétrer dans cet univers, c’est accepter les nouvelles règles qui l’accompagnent et laisser dehors tous les concepts acquis jusqu’ici.
L’énergie d’un tel lieu peut varier, mais dans la moyenne ce qui peut sembler comme des mois entiers dans le monde intérieur sera l’équivalent d’une petite semaine à l’extérieur, un peu comme une fois passé dans l'armoire pour entrer dans le royaume magique de Narnia.
Car à l’intérieur les évènements surviennent à une telle vitesse que le cours d’une journée est rythmé de la même manière que le seraient des mois entiers à l’extérieur.

Devant un bâtiment officiel à Seattle

Former des amitiés dans le monde extérieur est un long processus (surtout quand on habite en Suisse !) . Il faut s’assurer que l’on ait des points communs, des valeurs similaires, un sens de l’humour pas trop éloigné. Ne surtout pas paraître hâtif, par peur de sembler désespérer. Faire en sorte que la confiance mutuelle atteigne un niveau suffisamment acceptable pour échanger un numéro de téléphone. Attendre encore un peu avant d’organiser une activité commune, et appréhender un peu celle-ci le moment venu, car ce n’est pas tous les jours que l’on laisse place à une nouvelle personne dans notre agenda déjà bien chargé ! 

Dans le monde intérieur des hostels, le temps est un bien si luxueux qu’il serait déraisonnable d’en abuser. Qu’ils hébergent des voyageurs de passage, ou d’autres nomades aux raisons inconnues, tous sont soumis aux aléas du temps et de l’argent. Par conséquent, tout s’accélère. En quelques heures seulement de nouvelles amitiés sont formées si rapidement que le soir même il est attendu de partager ses plus sombres désirs et noirs secrets autour d’une bière. Après tout, on dort déjà dans la même pièce. L’espace exigu et le partage des facilités est propice aux rencontres. Dans la cuisine on plaisante sur les différences de culture en faisant la vaisselle. Dans la salle de bain on se partage le dentifrice sans plus s’étonner de la palette étonnante de goûts qui existe d’un pays à l’autre. L’acte du petit déjeuner lui-même connoté si intimement à l’extérieur, est parfois l’épicentre même de ces nouvelles relations. En deux jours il est possible de renouveler entièrement son cercle d’amis. On commence à former des souvenirs, des anecdotes, des inside jokes, des « tu te souviens quand ? » (même si on fait référence à la soirée de la veille !).

Discussions philosophiques devant un coucher de soleil

Et comme dans tout réseau humain, les relations ne sont pas toujours évidentes. Des inimitiés naissent parfois, et surtout la romance vient chambouler l’équilibre fragile de la nouvelle communauté. Parce que oui, à l’intérieur on tombe amoureux en quelques heures. On partage tellement en si peu de temps, que le premier baiser nous convainc déjà que l’on a trouvé l’âme sœur.

« I’ve never felt like that before ! »   

«You're the most special person I've ever met.. » 

On a des papillons dans l’estomac, et on savoure ces précieux instants où l’on oublie un peu la lourde solitude qui nous habite en continu à l’extérieur. Ces moments où le temps semble s’arrêter et que pour une fois, être si petit dans ce grand univers ne fait plus peur. Parce qu’à deux on est plus fort que tout.

Mais c’est une illusion, à défaut de s’arrêter le temps s’accélère. La jalousie, inévitable, refait surface. Elle est plus difficile à gérer à l'intérieur, car chacun des membres du groupe est conscient du caractère éphémère de toute l’entreprise. L’arrivage constant de nouveaux hôtes chamboule aussi l'état incertain de cette micro-société,  et comme une vague sur un château de sable, modifie les contours fragiles de la construction.

Il est alors temps de partir. Laisser derrière ce monde créé si rapidement, se lancer à nouveau vers l’inconnu. Choisir de n’emporter avec soi que les meilleurs souvenirs, même s’ils s’accompagnent d’une pointe d’amertume ou de regret. Parfois il est coutume de procéder à l’échange d’e-mails, d’adresse Facebook. Mais c'est plus comme par dépit : car jamais plus cette communauté ne sera réunie de la même manière.

Les débutants dans l’espace-temps des hostels sont faciles à repérer. Ce sont ceux qui s’accrochent par dessus tout au maintient de la dynamique créée durant cette semaine, émerveillés par la danse des sentiments et l’intensité de ceux-ci. Pourtant l'apprentissage est rapide. Bien plus que de procurer un roller coaster d’émotions digne d’une comédie dramatique, ces espace-temps sont capables d'offrir à ceux qui y sont attentifs, une leçon des plus précieuses et probablement celle des plus difficiles à accepter : l’aspect éphémère de toute chose, et le caractère inconstant de la vie.

Gaslamp District à San Diego!

Je viens de passer trois nuits dans une auberge à San Diego. Quatre jours au scénario prévisible. Un départ un peu en hâte, une romance inachevée, des étreintes tendres et adieux sincères échangés une dernière fois avec tous ces individus qui à première vue semblaient tous si différents. Ensemble nous sommes parvenus à former un énième cocon au sein d’une ville inconnue que nous avons exploré comme une grande famille. Un trajet de bus un peu nostalgique, mais déjà je me prépare à la prochaine étape.

Si le caractère inconstant de l’univers n’est pas toujours facile à admettre, les nombreuses rencontres avec des êtres humains aux origines et parcours si variés constituent une richesse irremplaçable.

C’est un Américain croisé quelques heures seulement il y a déjà sept ans de cela dans une auberge parisienne qui a changé le cours de m’a vie. Et même s'il ne le saura sans doute jamais, je lui en serai éternellement reconnaissante.