Nati ou le règne de l'Automobile

La première chose quand je remarque à peine sortie de l’avion à Seattle, c’est la taille du parking que je dois traverser pour aller prendre mon train. Déjà qu’en Suisse faut éviter de me laisser seule dans ce genre d’endroit parce que je c’est garanti que je ne trouve plus la sortie (et accessoirement parce que je suis certaine de finir violée et découpée dans le coffre d'un 4X4 aux vitres teintées).

Le parking possède une quinzaine d’étages qui semblent s’étendre à perte de vue. J’essaie de détecter la lumière du jour à l’horizon mais c’est peine perdue. Je dois alors me résigner à lire les indications jusqu’au lightrail. J’ai bien tenté en faisant mes valises d'en réduire un maximum le volume et le poids, mais comme mes plans changent constamment et que mon retour est incertain, je me suis vue dans l’obligation de faire l’escargot et d’emmener tout mon bordel avec moi. Autant dire que sur le moment je regrette mes plans foireux et mon incertitude constante quant à mon avenir. 

J’arrive quand même à me faire à chemin jusqu’au lightrail.. et me retourne pour admirer l’empire de l’automobile : des routes à pertes de vue, cinq, six, sept voies, des parkings à n’en plus finir. J’ai presque la tête qui tourne. Faut comprendre, à la maison j’ai été élevée sans voitures ! Aucun de mes parents ne possède ni permis, ni voiture, et par conséquent le concept même de d’un engin motorisé à quatre roues me semble encore étranger.

Parking de l'aéroport de Seattle!

Parking de l'aéroport de Seattle!

A chaque fois que l’on partait en vacances, c’était avion/train ou bateau, et une fois sur place on apprenait à déjouer les horaires de bus danois ou grecques, tout en louant des bicyclettes pour un minimum d’indépendance. Les séjours au ski étaient sans doute les plus amusants : prendre le train avec chats, skis, bâtons, chaussures de ski jusqu’à Sion. Puis attendre le car postal dans lequel il fallait se battre pour s’asseoir à l’avant, afin d’éviter toute possibilité de vomissement intempestif. 

Une fois assise dans le lightrail, j’observe mes compagnons de voyages. Ces braves gens qui comme moi subissent la dictature américaine de la voiture ! Quelques étudiants qui n’ont pas encore l’âge de conduire, deux-trois touristes, de nombreux personnages un peu étranges (dont un type avec un baluchon accroché à un grand bâton en bois à la Gandalf).

Je souris à l’assemblée, (faut bien se soutenir en attendant la révolution !) et je tente de profiter du voyage quand soudain le lightrail s’arrête en plein parcours :

« Bonsoiiir c’est votre conducteur qui vous parle, j’espère que vous passez une bonne journée,  moi ça va plutôt bien, enfin on fait aller hein! On a juste un petit souci de traffic, mais ne vous inquiétez pas on devrait repartir dans les minutes qui suivent ! »

Autour de moi personne ne réagit. J’imagine que ça fait partie du quotidien chez les utilisateurs du lightrail. Seulement qu'après cinq minutes, l’engin n’a toujours pas bougé.

« C’est encore moi, votre conducteur favori ! J’apprends qu’un accident s’est produit un peu plus loin sur le parcours, je vous prierais donc d’être un peu patient ! »

Quarante minutes plus tard et une dizaine d’annonces toujours aussi joviales après, on redémarre quelques mètres pour s’arrêter à l’arrêt le plus proche.

« Mes adorables usagers, je vais devoir vous laissez descendre ici. Mais ne vous en faîtes pas, vous devrez simplement monter dans le wagon suivant qui est conduit par un bon ami et collège, très bon gars hein si vous demandez sauf quand on joue au poker, enfin bref je m’égare mais il vous amènera sain et saufs à destination ! »

Une heure plus tard je parviens enfin au centre ville de Seattle et ce n'est que le début de mes aventures dans les transports publics ricains. Une fois sortie du lightrail, je dois maintenant affronter le système de bus local.

 

Bus local à Seattle: les deux à droite étaient en plein discussion sur le régime sans glucides, c'était assez marrant :D

 

Prendre le bus à Seattle :

Ce que je j’apprends très vite c’est qu’il faut pas emmerder les chauffeurs. Le moyen le plus efficace c’est de préparer ses 2 dollars 50 (la monnaie exacte!), prendre un air sérieux et assuré, enfiler le tout dans la vieille machine et tendre immédiatement la main pour recevoir le billet. Eviter toute question sur le parcours ou la destination sauf si la réponse peut se faire d'un signe de tête. Une fois son arrêt en vue, tirer sur une des cordelettes jaunes qui décorent l'intérieur du bus (il m'a fallut trois jours pour comprendre qu'elles signalaient au chauffeur sa volonté de descendre, et qu'elle ne servaient PAS d'appui pour survire aux nombreuses secousses du trajet). En sortant, remercier le conducteur mais sans trop sourire, et descendre rapidement pour laisser la place aux prochains passagers. Eviter tout objet encombrant (comme des énormes valises), au risque de s'attirer les foudres du maître des lieux.  

Après la découverte des bus locaux et une folle tentative de découvrir la ville à pieds, je continue ma quête dans le monde des transports publics américains et je m’attaque au Greyhound, bien décidée à explorer toutes les dimensions d'une vie sans véhicule privé au pays des automobiles. Pour ceux qui ne seraient pas familiers avec ce nom, Greyhound c'est la plus ancienne et plus connue des compagnie de bus américaines qui permet de parcourir les Etats-Unis de long en large. 

 

Le règne de l'Automobile! (A Seattle)

 

Prendre un Greyound aux USA :

Il faut déjà être averti qu’ils possèdent une certaine réputation. Ne pas pouvoir s’offrir ni l’avion ni le luxe d’une voiture aux Etats-Unis équivaut probablement à l’appartenance à une couche sociale quelque peu douteuse! 

Du moins, c'est la conclusion de cousine Stéphanie qui a parcouru les Etats-Unis en bus (avant de rencontrer un mari fortuné) : Greyhound c’est pour les pauvres. Maman en a déduit : « Ma chérie, fait attention, tu vas être entourée de luddere og lommetyve ! » (expression danoise assez parlante qui signifie littéralement voleurs et prostituées)

Pour me rendre à la station Greyhound à Seattle, je dois marcher sous les ponts, où je découvre au passage une centaine de tentes de sans-abris. Ils semblent avoir former une sorte de communauté entière au milieu de la ville! (Il y aurait beaucoup à dire sur la situation des sans abris aux Etats-Unis, mais j'attends d'en connaitre un peu plus)

Une fois dans la station, je me déniche un bout de banc en attendant mon bus. Un japonais m'adresse brièvement la parole (il a l'air aussi perdu que moi), et je lui réponds avec un grand sourire que dans le doute, le mieux c'est toujours de s'asseoir et d'attendre. Ca le fait rire, et il s'asseye à mes cotés pour observer les lieux. Etonnamment c'est assez bien équipé! Des prises un peu partout pour charger téléphones et autres appareil électroniques, quelques distributeurs de boissons, et accès illimité au wifi. Tout le monde a l'air de somnoler.

Le bus est assez confortable. Si on oublie la vitesse avec laquelle le conducteur s'engage sur l'autoroute pendant cinq heures de temps, je me félicite presque de préférer les transports terriens aux avions!

A la station de Portland, Adam (mon hôte de couchsurfing) m'attend devant sa voiture avec un grand sourire. 

« Alors t'es pas habituée aux voitures hein? Ici aux States c'est impossible de vivre sans. Si tu veux un minimum d'indépendance tu n'as pas le choix. Et puis les transports publics aux Etats-Unis manquent constamment de fonds. En théorie je suis contre les voitures. Mais je n'ai pas vraiment le choix, même pour trouver un job c'est indispensable! Ca fait 10 ans que je roule dans cette voiture. C'est un peu comme ma deuxième maison. Quand je m'assieds au volant, c'est comme si je retrouvais mes membres.»

(Et voyant que je n'avais toujours pas réussi à mettre ma ceinture de sécurité)

«Wow, dis-voir c'est vraiment pas ton truc hein?»

 

Station de Bus Greyhound quelque part en Caliofrnie

 

De Portland à Sacramento, j’ai fait l’expérience du bus nocturne.

Cette fois c'était un peu différent. Disons que la majorité des passagers ne sont pas le type de personne que je fréquente au quotidien. Il y en a qui parlent tous seuls, d’autres semblent ne pas avoir pris de douche pendant plusieurs jours. "Tu vois je t'avais prévenue, luddere og lommetyve!"  (Merci maman :p)
Alors que j’essaie tant bien que mal de ranger mon sac dans le compartiment en haut du siège, une femme aux cheveux gras et tatouée jusqu'au cou avec des bras de camionneur me propose son aide.

« Need help, honey ? »

J'ai à peine le temps de répondre que ni une ni deux, elle expédie mon sac au fin fond du compartiment et le bus entier applaudit en hurlant :

« Go Nancy, Go Nancy, Go Nancyyy ! »  

(Note: Nancy selon l'Urban Dictionary: nancy is a beautiful, amazing, awesome kid. she's bootylicious and funky fresh. she's a perfect ten and the most amazing person you will EVER meet. everyone who meets her loves her very very much. nancy is pretty much the sex.)

« Wow you’re gooood thanks a lot !» 

Elle me fait un grand sourire et se rassied.

Les luddere og lommetyve sont pas si terribles que ça. Et ils ont certainement plus d'expérience dans les méthodes de transports alternatifs américains qu'une Genevoise fraichement débarquée. Je m’assieds tout de même à côté de la seule personne qui semble appartenir au même univers que moi, une jolie petite brune avec des lunettes carrées qui a le nez plongé dans un livre. C’est Sabi, une étudiante allemande en échange dans une Université aux Etats-Unis.

« Oh tu sais, j’ai l’habitude de prendre ces bus de nuit vu que mon copain habite dans une autre ville. J’appréhendais un peu la première fois, mais maintenant je dors comme une marmotte! En fait ce qui est bien plus dangereux c’est de mettre les pieds à l’école. Tu sais le dernier shoooting qui a fait la une des journaux? Il a eu lieu juste à côté de là où j’habite ! Et puis la même semaine mon uni a fermé ses portes une journée entière pour cause d’alerte à la bombe. La routine quoi. J’habite à Medford en ce moment pour un stage, et tous les soirs on a des drive-by shooting : des voitures qui roulent la nuit en tirant sur tout ce qui bouge. Mais bon j’évite simplement de sortir la nuit.  Sinon c’est super ici, aucune envie de rentrer en Allemagne ! »

Et il fallait qu’elle m’annonce ça alors que je venais tout juste de m’acclimater à la faune des bus Greyhound.

Décidément c’est vraiment une autre culture.

Le parcours entre Portland et Sacramento est fascinant. On passe dans les bleds les plus insolites des Etats-Unis, le genre d’endroit avec des maisons jaunes toutes décrépites, un drapeau américain usé planté dans les quelques mètres de gazon desséché devant la porte et un vieux bar au milieu du village avec deux-trois types coiffés de chapeaux de cowboys qui fument devant. J’ai envie de m’arrêter partout, de rester quelques jours dans chaque patelin et de découvrir tous les ragots des alentours. J'aimerais connaître le vieux Joe alcoolique qui a perdu sa femme dans un accident de voiture, et refaire le monde avec la serveuse blonde vieillissante qui a couché avec la moitié du village et qui rêve de partir à Hollywood. Je veux discuter avec celle que tous appellent "la sorcière", qu'elle me prépare une concoction pour que le fermier d'à côté tombe raide dingue de moi et qu'on se prépare ensemble à affronter l'hiver en pestant sur le temps incertain. Je veux prendre le thé avec la vielle Lindsay, celle qui vécu pendant plus d'un siècle et qui est bien décidée à ne pas mourir histoire que sa propriété ne tombe pas entre les mains de ses petits-enfants ingrats qui ne lui rendent visite qu'une fois par année. J'ai envie de me joindre au service religieux du dimanche à l'église du coin, de chanter faux tous les hymnes patriotiques, d'apprendre à rouler un cigare, à réparer une voiture à moitié foutue et à jurer avec l'accent local. 

C’est décidé, la prochaine fois que je viens aux States c’est avec un permis de voiture.